#24 - La communication positive

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 27 septembre 2018
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N’ayons pas peur des mots

 

Quand deux esprits s’échauffent, quand les mots dépassent la pensée et mordent l’âme comme le froid mord la chair, quand la dispute bat son plein, on regrette souvent de ne pas maîtriser suffisamment les milles astuces de la communication. Alors que tu voulais simplement communiquer, mettre entre toi et l’autre une idée, une information, la discuter ensemble, vous avez fini par vous disputer.

De la paire parents-enfants au couple employeur-employé une solution se profile pour éviter les écueils de la dispute : la communication positive. Une aura nébuleuse entoure cette notion : s’agit-il d’une manière positive de communiquer ou du contenu positif de la communication ? Faut-il communiquer normalement ce que l’on trouve positif ? Faut-il communiquer positivement les choses de tous les jours ?

Autrement dit, la communication positive peut-elle tout dire ?

 

La communication positive, une pédagogie pour enfant ou pour salariés ?

 

Avant toute chose, la communication positive est une méthode d’expression de nos émotions, une manière de dire ce que nous ressentons. Particulièrement utilisée dans l’éducation des enfants, elle permet aux parents d’exprimer leurs sentiments afin que leurs enfants les écoutent plus, qu’ils comprennent mieux les limites parentales. « Ecouter plus », « comprendre mieux » : la communication positive s’inscrit déjà dans un processus d’amélioration, d’optimisation de la communication.

Mais qu’y a t’il à améliorer ? L’enfant n’écoute jamais assez, n’obéit jamais assez bien, les parents râlent, s’énervent, perdent patience. La bouche qui ne voudrait dire qu’un continuel « je t’aime » se surprend à laisser échapper des reproches.

L’amour parental parfois s’agace :

« Ce que tu es lent, pourtant tu sais t’habiller tout seul ! On va être en retard si tu ne vas pas plus vite. Allez dépêche toi ! »

 Parfois reste calme :

 « Il est 07h30, si tu réussis à t’habiller en moins de cinq minutes et que nous sommes dans la voiture dans dix minutes, alors tu seras à l’heure à l’école et je serai à l’heure au travail. »

La communication positive cherche à clarifier le message reçu par l’enfant : « Il est temps de partir ». Ce simple message a été pollué par de nombreux reproches : « tu es lent », « tu devrais pouvoir t’habiller tout seul ». Quand le calme est là, il peut comprendre pourquoi il faut se dépêcher. La description de la situation lui permet de mieux appréhender ce que l’on attend de lui.

L’enfant est en formation continue, il arrête son insatiable curiosité à chaque source de connaissance qu’il croise. D’où la complexité de l’éducation, d’où les milles possibles de l’enfance.

Depuis quelques années, la communication positive envahit aussi l’entreprise. Peut-on former les salariés comme on éduque des enfants ?

 

La communication positive en entreprise.

 

Que se passe t’il lorsque ces enfants grandissent ? Quelles sont les spécificités de la communication positive en entreprise ?

 Partons d’un conseil aux managers débutants. 

« Au lieu de dire n’aie pas peur, dis aie confiance. »

La proposition positive supprime donc la négation ainsi que son objet. A la fois une manière positive de communiquer et un contenu positif. La peur fait place à la confiance, révélant par la même un présupposé intéressant : la peur ne serait in fine rien de plus qu’un manque de confiance. Ne perd t’on pas quelque chose du sens du mot « peur » lorsqu’on prétend trouver son strict équivalent dans le syntagme « absence de confiance » ? La communication positive semble être une affaire de linguistique. Interrogeons le synonyme qu’elle nous propose.

Toute peur cache t’elle un manque de confiance ?

Voilà qu’un tigre sort des herbes hautes, grosses babines retroussées autour d’une gueule écumante. Ses pattes se contractent, tout son corps se tend en vue du bond à venir et lorsque ces yeux fixes figent ton regard fuyant, la peur a pour toi une présence. Elle est une chose qui est plus que l’absence d’une autre. La peur est un réflexe lié à l’instinct de survie. Il y a de l’animal en nous, et ce tigre te le rappelle : tu es une proie.

Le manque de confiance en soi fait certainement peur, toute peur ne trahit pas pour autant un manque de confiance. La peur du tigre, des crocs et des griffes ne trahit pas un manque de confiance en mes dents et mes ongles, seulement la conscience aigüe d’un rapport de force défavorable.

Le héros de la communication positive fait face au tigre et se dit : « Je n’ai pas peur, je manque simplement de confiance en moi. »

Avant de perdre la vie notre héros a perdu le sens du mot « peur ». Il a oublié l’instinct animal, oublié que la peur marque sa nature de proie, la nature prédatrice du tigre. En voulant faire disparaître la peur de son champ lexical, il l’a fait disparaître de son champ de pensée. Mais ce mot désigne une idée, une émotion qui a une réalité dans la conscience.

Le travestissement du sens des mots a de nombreux inconvénients dont celui de travestir la réalité.

Pour exercer sa capacité à se reconnaître seul maître de ses propres actions, notre héros doit aussi dire je veux à la place de je dois.

Son employeur apparaît dans l’encadrement de la porte, pose un dossier sur son bureau et demande, dans un sourire : « tu veux t’occuper de ce dossier ? ». Il n’a pas même besoin d’entendre la réponse, la phrase n’avait d’interrogation que la forme.

Sa volonté ici, cela va sans dire, c’est d’accomplir le devoir qui lui est imposé. Il ne doit pas, il veut. Sa soumission n’est même plus un devoir : il ne peut plus penser son obéissance que comme le produit de sa volonté.

 

24 La Communication positive 1-1

 

La communication positive a ici la forme oppressante d’une novlangue[1]. Priver le langage du mot de peur revient à dessaisir la pensée de l’idée que ce mot désigne. Remplacer le devoir par le choix, c’est tenter de faire oublier à l’employé son statut réel dans l’organigramme de travail. C’est tenter de le déposséder de la possibilité de penser sa propre soumission. La novlangue positive éclabousse le champ lexical de l’entreprise.

Il n’y a plus de supérieurs, plus d’inférieurs mais des associés et des collaborateurs – le remplacement des mots n’a rien ébranlé du rapport de domination, tout de notre capacité à l’appréhender. 

L’idée qu’un employé ne devrait jamais et choisirait toujours est pour le moins effrayante. La novlangue restreint la pensée de celui qui la parle en amendant son langage. La langue n’est pas uniquement le support de la pensée, elle est aussi son combustible : plus l’on y immole de mots, plus le feu de la pensée est ardent.

La novlangue managériale fait le travailleur docile au point de le rendre incapable de penser qu’on lui donne des ordres et qu’il est de son devoir de les accomplir.

Il n’a pas peur de son manager tyrannique, il manque de confiance en lui. Personne ne lui impose de prendre un dossier le 24 décembre, il fait le choix d’être proactif. On ne le balade pas de bureau en bureau comme un meuble, il fait preuve de mobilité. On ne lui donne pas des missions qui n’ont rien à voir avec ses compétences, on loue son adaptabilité. On ne l’exploite pas, il fait preuve de disponibilité. Il n’est certainement pas un subordonné, non, il est un collaborateur.

La communication positive s’inscrit parfois dans le sombre devenir de la domination : sous prétexte d’éduquer les adultes comme on éduque les enfants, on soumet la pensée pour mieux soumettre les hommes. Voilà qui paraît fort peu positif.

Peut-on penser le positif autrement ?

 

La communication positive du point de vue de la morale.

 

Cette vision de la communication positive a tout compris de la dimension grammaticale du positif – l’absence de négation – mais sans doute assez peu de sa dimension morale.

Pourtant le réseau sémantique dans lequel il se donne - celui qui parle de pensée positive et de développement personnel - laisse entrevoir un horizon moral. On augmenterait son bien-être, on se sentirait mieux en étant positif.

Le positif du point de vue moral désigne ce qui va dans le sens du bien.

Le bien, voilà un terrain bien glissant. Pour nous tenir loin des sables mouvants d’une définition arrêtée de ce qui est bon,  contentons-nous de dire que nous désirons ce qui nous paraît bon. Le désir signale le bien en même temps qu’il signale le manque. Pour combler ce manque, nous nous mettons en mouvement, nous opérons un changement. Le désir met l’être en mouvement vers son accomplissement. Le bien devient alors la faculté de toujours pouvoir se mettre en mouvement vers l’objet de ses désirs, autrement dit d’augmenter sa capacité de désirer. Le désir désire désirer plus.

Le bien a aussi une dimension politique, celle qui me fait dire que le bien cesse quand mon bien empiète sur celui d’autrui. Pour que le bien soit, il faudrait qu’il soit partout.

Le bien serait alors l’état ou chacun pourrait désirer toujours plus sans pour autant restreindre le désir d’autrui. Se mettre en mouvement vers son bonheur sans pour autant aller contre le bonheur de quiconque. La tendance qui emprunte ce chemin, voilà le positif dans sa dimension morale. Agir de telle manière que chacun puisse désirer toujours plus sans aller contre les désirs d’autrui, c’est agir positivement.

Mais alors comment communiquer de façon positive ?

Tout d’abord en étant honnête, c’est-à-dire sans user des milles subterfuges qui masquent nos désirs véritables à nos interlocuteurs. En ayant l’esprit ouvert, c’est-à-dire sans frustrer le désir de communiquer de son interlocuteur. En n’ayant pas peur de dire ce que l’on pense, sans frustrer notre propre désir de communiquer. En recherchant plus que tout la vérité dans le propos, seule à même de nous procurer la satisfaction véritable d’une augmentation de notre puissance de désirer, et donc d’agir. Communiquer positivement ce n’est pas tant censurer le contenu de son propos qu’adopter une certaine disposition du corps et de l’esprit, à l’écoute des désirs et de la liberté d’autrui. La com-munication est une mise en commun, ce qui est partagé ici c’est une communauté de désirs, une augmentation de nos puissances d’agir.

 

Pour finir

 

La communication positive dans sa dimension éducative permet d’épurer le discours des frustrations qui recouvrent parfois le contenu pédagogique des rapports familiaux. L’échange apaisé profite pleinement aux parents et aux enfants. Ce qu’on attend d’eux devient clair. Il s’agit de modifier nos habitudes de langage, de dire certains mots, d’en taire d’autres. L’enfant, toujours malléable, doit être traité avec la plus grande prudence.

Une fois adulte, dans son environnement de travail, il entend son manager prendre une intonation patriarcale. Prend t’on encore vraiment soin de lui ? La communication positive, en ce qu’elle substitue certains mots à d’autres, forme un nouveau langage. Cette novlangue est un outil de domination qui, en empêchant le langage de déployer toute sa richesse, tente d’empêcher la pensée de prendre son envol. La paupérisation du langage a de quoi faire plier l’échine : elle empêche la formation de toute pensée de révolte.

On peut se demander alors si le mot positif a la dimension morale que son utilisation laisse supposer. Le positif se dirige vers le bien, c’est-à-dire vers ce que l’on désire. Le mouvement vers le désir passe par une augmentation de notre puissance de désirer. Ce désir là passe par sa communication, c’est-à-dire par un désir qui n’empiète pas sur le désir d’autrui. Ne perdons pas espoir, la communication positive n’est pas un vain mot, elle est une disposition à l’honnêteté, une place laissée au discours de l’autre et plus que tout, une recherche commune de la vérité, seule à même d’augmenter notre puissance d’agir.

 

 Positivement.

 

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[1] La novlangue est une langue inventée par Orwell dans 1984 et qui permet d’amputer la pensée de toutes les nuances apportées par le langage au profit de l’idéologie dictatoriale du gouvernement de Big Brother.