#27 Le jargon d'entreprise

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 26 octobre 2018
Nouveau call-to-action
banner

Le jargon d'entreprise exprime t'il un pouvoir ?

 

Pour répondre à cette question je te demande de me suivre cher lecteur, de cheminer avec moi vers un souvenir imaginaire… Ton diplôme en poche, te voilà arrivé dans ton premier emploi. Partagé entre la fin de la vie étudiante et l’entrée dans le fascinant monde des adultes, tu as mis du temps à prendre tes marques. Après quelques semaines d’une adaptation difficile, tu as fini par te sentir bien. Un beau jour tu n’étais plus le petit nouveau mais un membre important de l’entreprise. Un admirable supérieur et des collègues prévenants t’y on aidé en te familiarisant avec le discours de ton entreprise. Ils ont si bien fait qu’un beau jour tu as dit à un ami : « voyons-nous a.s.a.p ». Ce jour fut une brèche dans ton langage, une brèche d’où jaillit un torrent : KPIs, backlog, propal, scope, TBD, TBC et TBA. Aujourd’hui tu disruptes, tu leades, tu manages, tu draftes généreusement quelques slides pour ton collègue débordé. Quelques années plus tard, face au nouveau stagiaire, tu n’as pu t’empêcher de pérorer un peu : « J’ai remporté la propal ce matin, cette aprèm je vais lead en conf-call le staffing du projet, tous les high-pos seront dessus. » Il t’a alors regardé avec la mine concentrée de celui qui n’a rien compris. Le mandarin ne lui aurait rien dit de plus, rien dit de moins. Au fond de ses yeux brille pourtant une lueur.

Quelque chose est passé : à ses yeux, te voilà devenu un supérieur admirable. Aujourd’hui nous allons essayer de plonger plus avant dans le discours d’entreprise, non plus en tant que mise en commun, non plus en tant que novlangue, mais en tant qu’institution.

 

 

Un stagiaire admiratif

 

Une première explication de cette admiration soudaine peut se trouver dans l’incompréhension même de ton discours. Ayons pour un temps le même regard étonné que ce stagiaire. En acceptant de parler avec toi, vous vous êtes mis d’accord sur une chose : votre discours a un sens. S’il ne le saisit pas, ce n’est pas parce que le discours est absurde, mais parce que le stagiaire ne possède pas le savoir nécessaire à sa compréhension. Il constate en lui une ignorance, en toi une connaissance. Il n’en faut pas plus pour causer une forte impression à ce jeune homme. Tout jargon, si l’on fait le postulat de son intelligibilité, laisse entendre une érudition certaine.

 

Plusieurs personnes parlant ensemble ne peuvent se comprendre que si le langage qu'elles parlent leur est commun.Le consensus sert ici à faire la différence entre des mots incompris et des mots incompréhensibles.

 

 

Tout discours incompris est-il admirable ?

 

Nous rencontrons parfois, au coin d’un hôpital, au croisement d’une misère, un autre discours incompréhensible : celui du fou. Là aussi on ne comprend rien, là aussi les mots s’enchaînent sans former l’unité d’un sens. Pourtant, lorsqu’il écoute un fou, l’œil de notre stagiaire se voile. Le spectacle d’une raison à la dérive teinte son regard de pitié. Il n’admire pas chez lui ce qu’il admire chez toi. Le postulat du discours sensé s’effondre, rendant tout dialogue impossible. Arrêtons-nous un peu : qu’est ce qui permet au stagiaire de faire la différence entre un fou et ses collègues, un fou et ses supérieurs ? Après tout, tes mots n’ont pas plus de sens pour lui que ceux d’un fou. Seulement voilà, tu parles avec des collègues qui te répondent, avec des supérieurs qui te comprennent. Ta pratique du langage est validée par l’ensemble de ton environnement de travail. Si le stagiaire pense que ton discours est compréhensible, c’est parce qu’il ne t’appartient pas en propre. Le consensus sert ici à faire la différence entre des mots incompris et des mots incompréhensibles.

 

 

Ce qu’il admire chez toi, c’est aussi la position institutionnelle que ton utilisation du discours dévoile.

 

 

Mais d’où viennent ces mots ? Quelle est l’origine du jargon d’entreprise ? 

 

Assurément pas, ils te sont venus progressivement, par l’observation, par l’écoute de ton milieu de travail, de tes collègues. Pour communiquer avec tes eux, il a bien fallu que tu utilises le même ensemble de signes. Ainsi lorsque que tu as parlé d’indicateur de performances, on t’as rétorqué « Ah oui les KPIs ». Tes seniors ont probablement vécu une même période d’incompréhension, un même apprentissage, leurs collègues plus capés également, les collègues de leurs collègues aussi. Ainsi aucun d’entre eux ne semble avoir pris part à la création de ce langage. Mais si tout le monde parle comme tout le monde, pourquoi tout le monde parle t-il comme ça ? Quelle est l’origine du discours ? Toi, moi, ton stagiaire, nous avons tous en commun de faire partie d’une même structure, d’un même institution : l’entreprise. La langue qu’on y parle n’est pas à proprement parler de l’anglais – malgré ses nombreux anglicismes. Plutôt qu’un ensemble de règles grammaticales et syntaxiques, elle est une pratique institutionnelle du langage. Voilà une autre des étoiles qui brillent au fond du regard du stagiaire. Le discours que tu prononces montre que tu es partie prenante d’une institution à laquelle il rêve de participer. Ce qu’il admire chez toi, c’est aussi la position institutionnelle que ton utilisation du discours dévoile.

 

Un graffiti représentant le visage du philosophe Michel Foucault sortant d'un mur, un léger sourire aux lèvres.

 

Pour finir. 

 

Souvenons-nous que nous avons été un jour stagiaire, que notre oreille aussi s’est émue des milles sons d’un environnement nouveau. Que nous avons aussi admiré des gens parce que nous ne les comprenions pas. Ce que nous admirions là c’est la science qui rend ce discours compréhensible, le savoir qui rend tout jargon possible. Nous supposons qu’un langage est compréhensible dès lors que nous voyons d’autres l’entendre, le parler. Le consensus autour du langage de l’entreprise sanctionne pour ainsi dire la présence d’un sens. Lorsqu’un collègue nous dit qu’il leade le pipe du projet, qu’il processe les process ou qu’il est plongé dans le benchmarking d’un livrable nous ne voyons pas en lui un fou. Ce que le stagiaire admire, ce à quoi il aspire, c’est précisément cela : une place dans l’institution. Cette place, il va se la ménager en s’appropriant ton discours, notre discours, le discours institutionnel. Il faut retenir ici que le langage est une pratique institutionnelle. Autrement dit : il dépend de l’organisation dans laquelle il se donne, les mots qu’il prononce viennent d’une structure et non d’individus. Le discours entrepreneurial n’est pas que le produit d’une organisation du travail, pas que l’émanation d’un certain mode de management ; il est l’organisation même, il est le management même. Le jargon n’y est pas alors anodin, il est un élément de pouvoir comme un autre. Le stagiaire béat admire le pouvoir qui opère à travers ton discours. Le pouvoir tranquille d’une appartenance solide à l’institution. Souvenons-nous de cette petite vérité : le discours est un pouvoir comme un autre. N’en abusons pas, ne nous y enfermons pas. Ménageons entre lui et nous une distance de sécurité, un coin tranquille et silencieux. Dans ce coin tranquille, lisons, méditons cette phrase de Foucault.

 

   « Le pouvoir n’est pas au-dehors du discours. Le pouvoir n’est ni source ni origine du discours. Le pouvoir est quelque chose qui opère à travers le discours, puisque le discours est lui-même un élément dans un dispositif stratégique de relations de pouvoir. » 1

 

 

Positivement vôtre :) 

 Contacter moi en utilisant WinLAB code WSN

[1] Michel Foucault, Dialogue sur le pouvoir. Philosophe français spécialiste du langage, de l’histoire pénale et de l’institution psychiatrique. Les concepts de langage et de pouvoir sont intimement liés chez lui. Il a notamment écrit Surveiller et punir. Foucault meurt en 1984.