#23 - Améliorer sa communication en entreprise

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 20 septembre 2018
Nouveau call-to-action
banner

 

La communication se définit d’abord comme une mise en commun. Le constat qu’entre moi et l’autre se tient un certain nombre d’informations, de pensées prenant forme, s’incarnant dans les mots qui les nomment. La communication verbale a ceci de particulier qu’elle suppose un socle déjà commun : celui du langage. Elle met entre les interlocuteurs un ensemble de noms, de verbes, de dates et de connecteurs qui leurs permettent de ciseler l’information selon leurs besoins. Or le besoin de l’entreprise est toujours le même : celui de la rentabilité. 

Lorsque l’on te demande avec candeur : comment améliorer ma communication en entreprise ? On te demande en fait : comment l’usage des mots peuvent-ils répondre à mon besoin de rentabilité ?

La question de la communication en entreprise est managériale. Elle interroge la possibilité de se servir des mots pour augmenter la productivité des employés et donc la rentabilité d’une entreprise.

Nous allons interroger le langage managérial à la lumière d’exemples et de concepts principalement tirés de l’ouvrage La novlangue managériale d’Agnès Vandevelde-Rougale paru en 2017 aux éditions Erers.

 

Comment l'usage des mots peut-il influer sur la rentabilité d'une entreprise ? 

 

L'augmentation des performances :

 

Pour mieux comprendre ce qui se joue ici, partons de l’intitulé même de notre article.

L’usage du mot « améliorer » dans la phrase qui ancre notre questionnement n’est pas anodin. Lorsque l’on se pose la question de l’amélioration d’une chose, on fait le constat de son indépassable imperfection. Si je dois améliorer ma communication, c’est que ma communication est imparfaite, qu’il lui manque quelque chose. L’imperfection de l’homme paraît indiscutable. Il y a bien, dans toute action humaine, la marque de sa naturelle insuffisance. 

Insuffisance par rapport à quoi ? A qui ? Depuis quel idéal de communication juge t-on la communication réelle ? Quelle sur-humanité est à même de dire « il faut améliorer ta communication » ? Quel être tout-puissant souligne ton impuissance ?

Le manager, Big Brother de sa propre novlangue, devient le  nouveau modèle vers lequel les imperfections doivent tendre pour se résoudre en accomplissement de soi. L’usage du champ lexical de l’amélioration, de l’optimisation, et de l’augmentation a un effet : rappeler l’incomplétion, l’insuffisance de celui à qui s’applique le discours en même temps que souligner la complétion, la suffisance de celui qui le prononce. Le discours managérial, en utilisant le champ lexical du développement personnel, semble incarner dans la langue l’organigramme de l’entreprise. Il justifie sa propre utilité en soulignant le manque dans ce qui l’entoure.

Malveillant manager serait incarnation vivante des fantasmes de surveillance et de manipulation d’Orwell. N’allons-nous pas trop loin ?

Ne sommes-nous pas médisant ? N’y a t-il pas des managers bienveillants ?

 

Un très bon boulot :

 

Voilà ton manager qui s’approche, demande à te parler quelques minutes. L’esprit agité par la promesse de l’interaction à venir te fait appréhender la louange ou le blâme, la carotte ou le bâton. 

« Bravo Marty, très bon boulot ! Tu as su t’adapter, te rendre disponible aux demandes du nouveau projet. Ta formation aux process m’impressionne et tout me porte à croire que tu vas continuer à grandir, à t’épanouir ici. »

Quel vocabulaire intéressant, que de sens derrière cette utilisation du langage ! Il y a là matière à expliquer. D’abord « Marty » : le manager le sait, tu t’appelles Martin. Pourtant dès son arrivée il t’a donné ce surnom affectueux. D’autres t’appellent Marty, tes proches, ta famille, certains vieux amis. Le pseudonyme fait écho à la rassurante chaleur du foyer, recrée sa sécurité affective.

« T’adapter, te rendre disponible » : adaptation et disponibilité, deux manières de dire que ta fiche de poste ne correspond pas à tes compétences, que tu t’es plié aux multiples changements de bureaux qu’on t’a imposé.

« Grandir, s’épanouir » : là aussi le choix des mots est précis. Grandir, croître : c’est-à-dire devenir adulte. Le jugement du manager évoque le compliment du père, fier de voir son fils se transformer en homme. Le rappel de l’intimité profonde de l’enfance crée une confusion : il ne s’agit pas uniquement d’évaluer ton travail mais bien de juger l’être dans sa profondeur. Il s’agit non pas de faire ce que l’on te dit mais de « t’épanouir ». Le glissement du champ lexical entrepreneurial vers celui du développement personnel n’a rien d’anodin. Il s’agit d’inscrire la totalité de la personne dans le discours managérial. La montée en compétence ferait de nous des êtres plus accomplis, plus épanouis.

 

 

Le jugement du manager évoque le compliment du père, fier de voir son fils se transformer en homme.

 

  

Des enfants au travail :

 

Création d’une proximité affective, euphémisation des rapports de pouvoirs et confusion du travailleur et de l’homme, voilà qui fait du discours managérial un discours infantilisant. Ne faisons pas du travailleur un enfant, du manager un père. L’amour des parents pour leurs enfants, des enfants pour leurs parents ne se retrouve pas dans la relation entre le manager et ses managés. Ne subsiste que le rapport de domination qui les unit. Chaque mot, chaque remarque infantilisante du discours managérial inscrit dans la pensée de l’employé son insuffisance, son infériorité.

Agnès Vandevelde-Rougale utilise une notion de pédo-psychologie pour éclairer cette relation : le contrat narcissique. Ce pacte unit l’enfant et le groupe socio-familial dans lequel il se donne. L’enfant s’engage à reproduire le discours de son groupe, en échange de quoi le groupe lui ménage une place et une reconnaissance en son sein. Par l’intermédiaire des parents, l’enfant connaît le groupe social qui l’entoure, il peut se construire en regard des règles sociales qui transpirent de la cellule familiale.

De la même manière, au contrat explicite que l’employé signe avec la structure qui l’emploie se rajouterait le contrat narcissique. Il forme sa pensée au moule de leur langue, s’engage à la parler, à en respecter la grammaire. De son côté, l’entreprise s’engage à l’intégrer à sa structure.

L’auteure résume avec brio la complexité qu’ont certaines relations au travail :

« Ce code dévoile la dimension infantilisante que peuvent prendre les relations professionnelles, rappelant que derrière l’idée de croissance qui sous-tend la promesse du développement personnel, il y a le postulat de sa nécessité, c’est-à-dire la conception de l’employé comme un individu devant grandir. »[1]

 

24 Managériale 

Pour finir :

 

Améliorer sa communication verbale en entreprise n’est pas chose aisée, et pour cause, la formulation même de la question porte l’indélébile trace du parler managérial. La communication est toujours déjà orientée par les besoins des interlocuteurs. En entreprise, il ne s’agit ni de chercher la vérité, ni de séduire, ni de revendiquer, mais bien d’être rentable. L’impératif de rentabilité révèle la spécificité de la communication en entreprise et fait du langage l’un des enjeux du management.

Le manager doit alors développer une nouvelle langue, une novlangue à même de rendre l’entreprise plus rentable.

Cette langue dit des mots que nous connaissons tous : amélioration, développement, croissance, augmentation, épanouissement, accomplissement. Le rapport de domination se dissout ici dans un champ lexical du développement personnel qui postule l’insuffisance essentielle de l’employé. Ce dernier peut toujours grandir, toujours monter en compétence, étendre son champ des possibles : en réalité être toujours plus productif. Il se tient face au manager comme un enfant face au monde des adultes. L’adulte désire que l’enfant prenne une part active au développement du monde tel qu’il le voit. L’enfant n’attend que d’y rentrer, il est avide de la reconnaissance adulte.

Pour Agnès Vandevelde-Rougale, cet entrecroisement de désirs forme un pacte implicite : le contrat narcissique. La confusion de l’être intime et de l’être au travail devient totale, et menace d’aliéner l’homme sous le bleu de travail.

Le portrait diabolique que nous dressons du manager paraît bien éloigné de la réalité ! N’est-il qu’un émérite menteur, un savant manipulateur ? Ne faisons pas l’erreur de confondre l’être et la fonction. Le manager, n’a pas conçu le langage qu’il utilise. Il n’est que la bouche par laquelle l’impératif de rentabilité parle à l’employé. Les mots qu’il dit ne sont pourtant pas que du vent. Ils forment une pensée, la pensée une grille d’interprétation du réel.

La communication en entreprise peut s’améliorer, non pas du point de vue de la rentabilité, mais de celui de l’honnêteté et de la liberté. Il ne s’agit plus de diluer le réel dans un discours, mais de mettre la parole à l’écoute de la réalité du travail, en disant tout de sa pénibilité et des tensions qui l’habitent.

 

Positivement.

 

Bannière article V2-1

 

[1] Agnès Vandevelde-Rougale, La novlangue managériale, Un discours à double face : violences symboliques du discours managérial, 2017.