#9 - Perdre son temps

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 7 mars 2018
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Comme d’habitude tu ouvres ton agenda, l’esprit agité de mille questions : Que dois-tu faire aujourd’hui, demain, dans une semaine ? As-tu le temps d’aller faire du sport, de faire du shopping ? Quand partir en vacances ? Quand te lever, quand te coucher ?

Comme d’habitude en le refermant tu es rassuré : ton existence n’est pas à la dérive.

Le temps ordonné

 

Un calendrier bien organisé donne à la vie une série de repères, une liste de buts à atteindre, des points fixes dans un environnement parfois décousu.

En planifiant j’ordonne l’avenir ; en le remplissant de choses à faire je le rend accessible, presque connu. Jeudi prochain, comme tous les jeudis, je me lèverai à 7 heures, mangerai à midi, quitterai mon travail à 18 heures et me rendrai à la salle de sport à 19 heures.

Sans mon cher agenda, le jeudi se donnerait à moi comme 24 heures d’indétermination, peut-être même d’angoisse.

L’emploi du temps décrit la manière dont j’emploie le temps. Je ne suis plus perdu face à un avenir inconnu, je suis un employeur du temps : voilà qui a de quoi flatter mon ego.

Mais soyons honnêtes : le temps est une ressource fuyante, un bien piètre employé. Bien souvent je perds mon temps, n’ai pas le temps, pour tout dire, il m’arrive même de vouloir tuer le temps.

Pour discipliner ce rebelle, l’agenda sévit. Il découpe le temps en jours, en heures, en minutes et secondes en-deçà desquelles il est trop tôt, au-delà desquelles il est trop tard. Si je veux respecter la case de mon emploi du temps qui dit « 12h-13h : café Christian » il faut respecter celle qui dit « 11h-12h : conférence».

Chaque heure se place vis à vis des autres comme une limite, une ligne à ne pas dépasser.

La juxtaposition des deadlines achève ce que l’agenda a commencé : le découpage strict du temps en moments, en avants et en après radicalement séparés les uns des autres.

Une telle segmentation, on l’a vu, n’est pas une affaire de maniaque : c’est un effort d’organisation nécessaire à l’utilisation du temps dont on dispose. D’autant plus nécessaire qu’on n’a pas de temps à perdre.

Et pourtant on perd bien quelque chose du temps en le considérant ainsi. Le temps qu’on a, ce temps qui s’écoule en secondes, en heures, en jours, en séquences de travail, en deadlines successives, ce temps n’est pas le seul. 

Le temps à un autre visage, un qui ne se donne pas sur les pages de l’agenda : ce temps étrange s’appelle durée1.

 

Le temps désordonné : la durée

 

Dans ce temps là par exemple, une heure ne dure pas une heure.

Je m’explique : après avoir attendu trois-mille six-cent interminables secondes  la fin d’une conférence ennuyeuse à mourir tu pousses un soupir : « le temps est bien long ».

Tu rejoins un ami cher pour un café, la conversation s’emballe autour d’un sujet passionnant et un battement de cil plus tard tu t’exclames : « je n’ai pas vu le temps passer ». 

Dans l’agenda il y a pourtant marqué « 11h-12h réunion – 12h-13h café Christian ». Si l’on mesure ces deux moments, on dira qu’autant de temps s’est écoulé entre onze heures et midi qu’entre midi et treize heures. Et pourtant tu l’as bien senti ces deux heures n’ont pas eu la même durée.

Le temps n’est pas tout entier dans le tic-tac de l’horloge, il résonne aussi en nous. Il n’est pas le même selon ce qui s’y écoule, selon qu’on s’y ennuie ou non. Pour cerner ce qu’est la durée, on peut penser à la mélodie : dans une mélodie, une note ne se tait pas pour laisser la suivante parler, chacune résonne dans celle qui précède et dans celle qui suit. Ainsi, la tonalité du temps vécu change continuellement : chaque moment, triste ou heureux, donne un peu de lui au moment suivant, se laisse pénétrer par celui qui précède. La durée est une continuité, une unité indivisible qu’il serait absurde de séparer en heures, en minutes et en secondes.

On ne peut faire aucun emploi de ce temps-là, il ne se mesure pas, ne s’apprivoise pas, ne nous sert en rien. Pourquoi alors en parler, pourquoi y penser ?

« Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. »2

Parce que la vie réelle bourdonne. Moins qu’un bruit, plus qu’un silence, le bourdonnement est une vibration. Mille feuilles que le vent agite et qui s’entrechoquent font une vie-bration continue, un souffle persistant : un bourdonnement d’automne. 

En se séparant de l’idée de durée, on met de côté une partie du temps. Le temps réel ne parle pas le langage de l’horloge mais celui de ma vie, il est fait de mes impatiences, de mes joies, de mes désirs. Prenons le temps d’écouter notre rythme interne, nos lenteurs et nos fulgurances.

Si le besoin s’en fait sentir, soyons en retard, piétinons les deadlines : le temps qui s’écoule en nous importe plus que celui qui passe entre les pages de l’agenda.

Après tout,

 

« Ce n’est pas le temps qui passe, c’est nous qui passons.3 »

 

Positivement votre !

 

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 SOURCES :

  1. Conceptualisé par Henri Bergson, philosophe français à cheval entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, dans L’Essai sur les données immédiates de la conscience.
  2. Henri Bergson, La Pensée et le Mouvant.
  3. Ronsard, Sonnet à Marie. Atef Kahlaoui, Meilleur lendemain.