#7 - J'ai toujours raison

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 18 janvier 2018
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Nos croyances nous condamnent-elles à nous disputer avec ceux qui ne les partagent pas ? Si tu crois avoir raison, ceux qui ne pensent pas comme toi ont-ils tort ? 

Toi, un(e) ami(e), deux bières : vous vous connaissez depuis des années, la vie et le hasard ont fait germer en vous des idées différentes et, sur bien des points, vos avis divergent. Toi, héritier de convictions politiques socialistes, lui, elle, chantre du libéralisme. Toi l’anarchiste libertaire, l’autre, juriste rigoureux. Vous deux, persuadés de la vérité de vos croyances respectives et de la justesse de vos opinions.


Le sujet de votre désaccord le plus profond rôde dangereusement entre vous ; l’aborder mettrait votre amitié à rude épreuve, la taire lui donnerait le goût rance de ces relations où l’on ne peut pas tout dire.

La dispute, encore masquée par la végétation dense des mots, attend son heure. Les muscles bandés elle s’apprête à bondir, et veut à la première incartade, provoquer l’algarade.
Les cris fusent comme des balles, plus tard on se dira qu’on a été trop loin, qu’on ne pensait pas ce qu’on a dit.

La croyance

 

Nos convictions, nos croyances, nos valeurs, tout ce que l’on tient pour vrai a ses racines dans notre intimité profonde. Toute croyance croit être vraie, croit parfois qu’autour du vrai il n’y a que du faux. De là les disputes. Concevoir la vérité comme un espace clos, c’est concevoir l’espace qui l’entoure comme un espace de non-vérité, d’erreur. « Il fait beau » nie « il ne fait pas beau ». Si la première proposition est vraie alors la seconde est fausse. « Dieu existe » nie « Dieu n’existe pas ». Les disputes s’abreuvent à cette source de nos certitudes, à ce cri de notre orgueil : « J’ai raison ! »

Nos croyances nous condamnent-elles à nous disputer avec ceux qui ne les partagent pas ? Si tu crois avoir raison, ceux qui ne pensent pas comme toi ont-ils tort ?

Non, une alternative à la dispute rôde au carrefour des opinions, une bête rare et farouche : le dialogue.

Le dialogue

 

Dialogue, dia-logue, « dia »-« logos », l’étymologie laisse ici le choix, « logos » comme discours, comme raison, « dia » comme dual, comme deux, comme entre deux, le dialogue comme ce qui passe entre deux raisons.

Une chose se passe souvent quand deux raisons discutent : elles ont toutes deux raison. Une vanité de la raison est de ne pas avoir tort.
Discuter les intimes convictions, rien de plus prenant, rien de plus violent : nos pensées font ce que nous sommes. Les pensées qui s’affrontent font le bruit mat des béliers qui se heurtent.

Deux humains comme deux raisons ne forment pas deux analyses froides du monde, mais deux façons d’être dans le monde qui les entoure avec tout ce que la vie a fait d’eux. Pour dialoguer il faut comprendre que ce que l’on pense à un rapport avec ce que l’on sait, ce que l’on sent, ce que l’on vit, qui l’on est. Discourir en trans-parence, c’est à dire en rendant apparent à travers soi la pensée qui nous habite.

Le dialogue, comme toute mise à nu, suppose une confiance en soi mais aussi en l’autre, une certaine politesse du regard, des gestes et de la parole. Cette politesse, nous l’appelons courtoisie. Il ne s’agit pas d’être courtois pour séduire, pour persuader, mais pour montrer que notre discours n’a pas la prétention d’étouffer le discours opposé, qu’au contraire notre thèse tend la main à son antithèse.
Pour dialoguer, il faut croire que l’on a raison et savoir que l’on peut avoir tort. Le dialogue est un déséquilibre permanent, pour durer il doit danser. La thèse fait un grand-jeté, la contradiction cabriole, le contretemps réfléchit, l’antithèse doit avoir la légèreté d’un entrechat, les mots doivent retomber avec délicatesse, flotter lentement vers l’argument. La bouche qui crie est au dialogue ce que les mains baladeuses et l’écrasement d’orteil sont à la danse : un geste de balourd.

La courtoisie a le bon goût de sous-entendre que deux raisons valent mieux qu’une pour approcher de la vérité. En mettant en jeu une des opinions qui forment le socle de notre pensée on prend un risque que la dispute n’a pas le courage de prendre : celui du changement.

 

Pour finir

 

Replonge-toi dans l’intimité qui a fondé ta conscience, dans ces rares moments d’ouverture radicale à l’autre, ces temps de réflexion où une conviction nouvelle s’est profondément ancrée en toi, où un argument t’as touché au point de devenir tien, où tu as ressenti dans tes tripes ce que pouvait vouloir dire « devenir-autre ». 

Cher lecteur pour cette nouvelle année, je te souhaite le grand plaisir de ne pas savoir, de te tromper souvent : rien de plus enrichissant pour la raison que d’avoir tort.

 

Positivement votre !

 

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