#17 - Burn-out : le bien-être en entreprise menacé

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 16 mai 2018
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Après tant de burn-out peut-on encore parler de bien-être en entreprise ?

 

Le burn-out nous fait voir une psyché épuisée, un esprit vidé de son oxygène par une flamme trop gourmande : une combustion humaine. Devant ton miroir, tes yeux plongés dans tes yeux cernés, tu as plus d’une fois senti son souffle chaud sur ta nuque. Future burn-outé, ancien burn-outé, burn-outé en pleine cuisson, posons-nous aujourd’hui des questions qui risquent de faire sonner creux quelques idées sur le bien-être en entreprise.

 

Qu’est ce qui brûle ici ? D’où vient l’étincelle ? Quelles pensées se cachent derrière ce mot ?

 

La francisation du burn-out en « syndrome d’épuisement professionnel » nous dit beaucoup. Son caractère pathologique d’abord : il s’agit d’un syndrome, d’une réunion de symptômes caractéristiques de la maladie. La pluralité des symptômes accepte un dénominateur commun : celui de l’épuisement. Le puits humain s’y voit progressivement vidé, seau après seau, deadline après deadline, livrable après livrable, de ce qu’il contenait d’enthousiasme et de ferveur. Enfin, la traduction française nous donne le lieu de propagation de ce mal (post)moderne : le travail.

L’excellent livre de Pascal Chabot¹, nous permet de raconter un peu plus avant la genèse du mot. Les histoires qui suivent sont tirées de son travail. Trois histoires, trois indices sur le burn-out.

 

Il était une fois un incendie, il était une fois une addiction…

 

La première est celle du psychiatre Herbert Freudenberger. Freudenberger passe le plus clair de son temps au travail : en plus de ses consultations quotidiennes, il aide les parias et les toxicomanes new-yorkais dans une freeclinic2 à partir de 18 heures, puis les membres du personnel jusqu’à 2 heures du matin. Les toxicomanes dont il s’occupe, consumés par leurs addictions, immolent leurs vies à l’autel de la drogue.

Ils sont burned out.

Peu à peu notre docteur reconnaît en lui-même les symptômes de ses patients. Lui aussi se sent vidé, et il n’est pas le seul. Ses collègues soignants ressentent aussi cet épuisement profond.

Premier théoricien clinique de la métaphore du burn-out, Freudenberger écrit ces mots :

« Je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur. »3

Le burn-out tient de l’incendie : ce qui brûle en nous c’est la volonté d’agir et l’énergie pour le faire. Il tient aussi de l’addiction : le travail peut devenir une monomanie toxique aussi sûrement que l’héroïne dans le New York des années 70 - ce qui n’est pas peu dire. 

 

Il était une perte de foi…

 

L’histoire du burn-out se confond aussi avec l’histoire religieuse dans la notion d’acédie, nom original du péché capital de paresse. L’acédie a progressivement disparu du langage courant, son idée s’est dissoute dans la mélancolie, la dépression.

Péché monastique par excellence, il désigne le désintérêt pour la prière et la lecture des écritures saintes. Pour la comprendre, il faut se figurer un pénitent qui se demanderait tout à coup : A quoi bon ? Le sens s’est dérobé sous ses pieds de croyant. Là ou se tenait le verbe divin il ne trouve plus qu’une suite de mots humains, trop humains, trop absurdes. 

La tristesse de Dieu frappe le moine au cœur de ce qui formait sa vie : un rythme routinier de prières successives brusquement détruit par une arythmie généralisée. Le moine devient mélancolique : il contemple rêveur l’effondrement du monde4. Acédie et burn-out ont en commun d’être « des maladies du trop »5. Trop d’ascèse, trop de travail : dans les deux cas une pratique excessive entraîne un rejet radical. L’acèdie éloigne de nous l’idée que le burn-out serait le masque d’une paresse, d’un manque de motivation, d’un manque de désir. Au contraire il est la marque d’un surplus : surplus d’ambition, surplus d’activité, boulimie du faire.

Les deux notions ont en commun la perte de foi.

Prenons un exemple moderne : celui du cadre consciencieux au bureau. Il rit autour de la machine à café, parle à ses collègues, consulte les mails, assiste aux réunions, fait du sport le soir, achève son travail avant de dormir. S’il agit autant – s’il s’agite autant – c’est qu’il trouve un sens profond à son activité. Son travail fait plus que lui plaire : il croit profondément en ce qu’il fait. Comme le moine d’hier il a foi en son activité, le travail l’émancipe, le comble, forme son monde. Certes la pression est forte, ses proches lui ont bien dit qu’il maigrissait, que ses traits s’étiraient. Lui, un rien bravache, répond qu’il tient le coup. Pourtant un jour le voilà prostré sur sa chaise, incapable d’arrêter un torrent de larmes qui emporte tout avec lui. Il pleure comme pleurent les jeunes enfants, s’effondre comme se brisent les pierres. Il se redressera, se retrouvera, une chose cependant est perdue pour lui à jamais : la foi aveugle en son travail. Les failles de son entreprise sont mises à nu. Comme le mélancolique, il fait preuve d’une douloureuse lucidité. Les techniques managériales lui donnent la nausée, sa longue liste de mails lui paraît vaine. Chabot le dit bien mieux que je ne saurai le faire. 

« La croyance dans le système est définitivement ébranlée. Le burn-out est toujours une remise en cause des valeurs dominantes : il génère les nouveaux athées du techno-capitalisme. »6

Sans aller aussi loin, contentons-nous de remarquer qu’après le burn-out vient le temps de la remise en question, de la recherche d’un travail plein d’un sens nouveau, de valeurs nouvelles. On peut l’interpréter comme une guérison. C’est dans cette direction que pointe notre dernière histoire.

 

Il était une guérison… 

 

Graham Greene, dans A Burnt-out case, dévoile une autre facette du burn-out. On peut y suivre le personnage, Querry, architecte catholique de génie – qui ne veut être ni architecte ni catholique - se cachant du monde dans une léproserie perdue du Congo Belge. Un docteur y appelle le lépreux guéri « a burnt-out case ». Sa maladie a achevé de consumer ce qu’il y avait en lui de malade. Ses jambes, ses pieds infectieux sont tombés, les parties de son être qui menaçaient l’ensemble ne sont plus.

Tout le roman établi le parallèle entre le cas de Querry et celui des lépreux. Le sens a déserté la vie de Querry. Tout ce qui formait son monde s’est enfui : sa foi, son amour de l’architecture, des femmes, son désir de reconnaissance. Il se débarrasse de son ancienne vie comme la main du lépreux de ses doigts.

Comme pour lui, la guérison n’est possible qu’après une inimaginable peine.

Il est difficile de se figurer ce que peut être la désertion du sens. Regarder le monde et n’y voir qu’un vide absurde, une baudruche pleine de rien, voilà qui vient à bout de tous les courages. Les formes les plus violentes du burn-out peuvent mener à la dépression. Comme la lèpre, le burn-out a ses foyers d’infection. Ces derniers sont en nous, dans nos habitudes de vie et de pensée. Dans le rythme de travail, dans la représentation que nous avons de notre hiérarchie et de nous-même dans la représentation que notre hiérarchie a de nous et d’elle-même, dans ce qui nous unit.

Querry a une relation d’imposture avec le monde : son catholicisme est un athéisme, ses monuments inutiles ne plaisent qu’aux idiots, ses amours nouveaux ne font que répéter à l’infini la même pulsion. En réduisant en cendres les petits mensonges, les grandes omissions, le burn-out consume ses conditions de possibilité. Le roman fait le récit de sa guérison. Peu à peu l’architecte prétentieux devient humble maçon, sa foi envolée se meut en incroyance bienveillante, il laisse derrière lui jusqu’à son donjuanisme.

Son désespoir radical l’a débarrassé de tout ce qui avait fini par le désespérer. La flamme du burn-out cautérise la plaie d’où elle est sortie.

Il faut voir le burn-out comme un espoir : l’espoir qu’il ne revienne pas. Il doit être un moment de lucidité, de prise de conscience. Le burn-out est un cri où tout l’être s’exclame : Stop ! Quelque chose ne va pas ! Pour entendre le cri, pour comprendre ce qui n’a pas été, il faut se tenir au milieu des terres brulées. Il n’y a qu’en allant au bout de sa propre combustion que l’on peut se guérir. 

 

Pour finir. 

 

Ces quelques histoires du burn-out nous ont appris des choses sur sa nature. Il a un lien avec la maladie puisqu’il est un syndrome, un lien avec le travail puisque c’est là qu’il s’attrape. Ce mal brûle à la manière d’un incendie, sa flamme embrase notre énergie et nos désirs comme le feu embrase l’air. Soudain privés d’oxygène tout effort nous semble insurmontable, toute marche un Everest. Il y a dans le burn-out l’expression d’une monomanie qui fait écho à celle du toxicomane. Il s’agit pour lui de chercher une chose au dépend de toutes les autres. On peut chercher l’efficacité, la réussite professionnelle, la reconnaissance de ses pairs sans trêve ni repos - comme certains cherchent leur prochain fix. Le burn-out n’exprime pourtant pas qu’un manque (d’ambition ou de courage) mais surtout un trop-plein. Il s’agit « d’une maladie du trop ». Trop utilisé, l’être s’use. Il se désagrège, perd peu à peu ce qui le constituait. Lointain descendant du concept médiéval d’acédie, le burn-out traduit souvent la perte d’un sens que le travail contribuait autrefois à constituer. A cette perte de sens se joint parfois une perte de foi : on cesse de croire que le travail est une fin en soi. Il faut entendre les leçons du burn-out jusqu’au bout, faire l’effort absurde d’accepter la consomption. Il n’y a qu’à ce prix que le burn-out peut être une guérison, un dépassement.

La perte de sens doit aussi être un espoir, l’espoir d’un sens nouveau.

 

Positivement.

 

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Sources

  1. La majorité de cet article reprend les exemples et les interprétations de Pascal Chabot.
  2. Clinique pour défavorisés.
  3. Herbert Freudenberger, Burn-Out, The High Cost of High Achievments.
  4. Mélancholia de Lars Von Trier donne une image saisissante de cet effondrement.
  5. Pascal Chabot, Global Burnout.
  6. ibid.
  7. La saison des pluies dans sa traduction française.

 

Positivement votre !