#29 - D'où vient le management ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 20 novembre 2018
Nouveau call-to-action
banner

 

Un management en quête de sens

 

 

Aujourd’hui partons en voyage, fouillons la langue à la recherche de l’origine du mot "management". Suivons son histoire à travers l’Europe : de la Grande-Bretagne à la Grèce, de l’Italie à la France, nous tenterons d’en saisir le sens. Ces pérégrinations seront autant d’occasions d’interroger, à partir de l’étymologie, les pratiques managériales. Embarquons cher lecteur, à bord d’une question qui sera notre navire : Que signifie le management ? 

 

Réussir à diriger

 

La première escale nous amène sans grande surprise en Angleterre. Management est le déverbal de ‘to manage’. D’après l’English Oxford Dictionnary1, manager c’est à la fois « diriger (une entreprise, un commerce ou un lieu) » et « réussir dans des conditions difficiles ».               

La première définition nous est familière : si il est rarement directeur d’entreprise, le manager dirige néanmoins toujours quelque chose - une structure, une équipe, un projet. 

La seconde, moins connue, signale le rapport que le management entretient avec la réussite. Le ‘manager’ est littéralement ‘celui qui a réussi’. Mais alors réussi à quoi ? Sans doute a-t-il réussi en un sens bien trivial : ses émoluments et sa position hiérarchique lui garantissent une place privilégiée dans la société. Sa réussite doit être quotidienne : il faut bien respecter les délais, les budgets, les envies de ses collègues. Il doit toujours motiver, toujours développer chez ses subordonnés l’envie d’un dépassement, le désir d’un engagement au travail. La langue managériale puise d’ailleurs allègrement dans le champ lexical de la réussite en parlant de ‘défi à relever’, ‘d’accomplissement’, de 'challenge'. Manager, c’est travailler comme certains partent à l’aventure, avec en bouche le goût des exploits à venir.

Le manager doit finalement réussir à diriger. Si la direction ne va pas de soi, c’est bien que quelque chose résiste. Comment surmonter la résistance qu’un rapport de force ne manque pas d’instaurer ? Une partie de la réponse se trouve peut-être dans l’origine italienne du mot. Le dictionnaire d’Oxford achève sa définition en rappelant qu’au milieu du 16ème siècle ‘to manage’ signifiait ‘mettre un cheval au pas’. Le management échappe à l’anglais, suivons-le jusqu'en Italie, jusqu'à maneggiare, qui a donné à l'anglais ce sens hippique.

 

Cavalier amérindien contemplant les plaines de l'ouest sur son cheval."La dernière étape du travail consiste à obtenir un cheval sur la main, c’est à dire un cheval confiant, qui aura cédé dans ses vertèbres cervicales pour venir se poser doucement sur la main du cavalier"

 

 

Comment tenir la bride ?

 

Maneggiare signifie « déplacer quelque chose en utilisant la main ». Ce que l’on déplace c’est le cheval qui doit suivre le pas que la main du dresseur lui indique. Une expression équestre rappelle ce que le management doit parfois au dressage. Le cavalier qui cherche l’assentiment de sa monture cherche à « avoir le cheval sur la main. » Un piéton comme moi aurait bien du mal à définir cette expression, je vais donc citer Michel Robert2 qui le fera à ma place :

« Face à des situations où il se sent contraint, le cheval va chercher à prendre la fuite. Si vous l’attachez pour la première fois avec un licol et une longe, sa première réaction sera de tirer au renard pour s’échapper. De même, il cherchera à recracher le mors que vous lui placez dans la bouche. Puis, lorsqu’il va sentir votre main au bout des rênes, il va tenter de s’en débarrasser en agitant la tête. Tout le travail du cavalier consiste donc à lui faire accepter ces contraintes, dans la douceur, grâce notamment, à des bras élastiques, des doigts souples et un contact léger. La dernière étape du travail consiste à obtenir un cheval sur la main, c’est à dire un cheval confiant, qui aura cédé dans ses vertèbres cervicales pour venir se poser doucement sur la main du cavalier.»3

Le manager aussi doit diriger avec légèreté et douceur si il veut que les nuques employées ploient volontiers sous ses rênes. La métaphore du cavalier indique que le manager doit avoir l'habileté de dominer sans heurt. Mais n'est-ce que cela ? Le management n'est-il qu'une technique de management ? Pour le savoir, nous devons remonter la piste du management jusqu’à son origine française : celle du ménagement.

 

 

Le managé n’est pas un moyen à disposition du manager : il est une fin en soi.

 

 

Du manager au ménagement 

 

La sagesse populaire nous a souvent répété ces vers de Racine : " qui veut voyager loin ménage sa monture "4, des mots que tout manager comprend profondément ! Il faut agir avec prudence pour diriger efficacement : évaluer ce que chacun peut faire, ce que chacun veut faire pour déterminer ce que chacun doit faire. Pourtant, si il faut ménager le managé, ce ne doit pas être uniquement pour voyager plus loin.

Mettons un point final à la ressemblance entre management et équitation, entre manager et cavalier, entre managé et canasson. Cette ressemblance n’est pas une analogie. Le spectacle du cavalier au galop a certes de quoi inspirer le manager : la patience, la prudence, la légèreté sont plus efficaces que la force, l’humiliation et la surveillance constante. Elle ne dit cependant rien du managé. Cet homme n’est pas une rosse et les rapports qu’on entretient avec lui obéissent à certaines normes, à certaines mœurs. Les relations humaines, au travail comme ailleurs, connaissent des bornes morales. Le management doit être moral, c’est-à-dire obéir à un ensemble de règles qui dictent l’action. Le managé n’est pas un moyen à disposition du manager : il est une fin en soi. En tenant le management éloigné de ses pratiques déshumanisantes, on lui permettra de ressaisir une autre de ses origines possibles : celle de ménage.

« Le “ménagement” est une affaire artisanale, un mode de gestion économique concret, ancré dans le quotidien. Et c’est là qu’on rejoint le mot ménager et celui de ménagère. Il existe un livre de 1393 qui s’appelle « Le ménagier de Paris » et qui s’annonce comme un “Traité de morale et d’économie domestique”. »5

L’origine lointaine du management moderne dans le ménagement du XIVème siècle rappelle qu’il est une pratique économique et morale. Economique puisqu’il s’agit de bien répartir les forces de travail, morale puisqu’il est question du rapport des humains entre eux.

 

Equilibriste suspendu entre ciel et terre.

 

Pour finir. 

 

Le mot de management a une étymologie complexe, une origine plurielle qui déploie son éventail sémantique dans toute l’Europe. L’anglais donne une évidence : le management est une fonction de direction dont la réussite est malaisée. Le mot italien de maneggiare, qui signifie “entraîner un cheval en le dirigeant avec la main6 explique cette difficulté. Il rappelle le parallèle entre l’attitude du cavalier et celle du manager : tous les deux doivent en effet trouver les termes d’une soumission consentie, seule à même de fonder les bases d’un travail efficace. Le manager doit faire preuve de légèreté et de douceur sans tomber dans l’écueil d’une hypocrisie douceâtre. Il doit trouver le point d’équilibre que les cavaliers cherchent, celui où l’on a le cheval sur la main. Si le manager peut se faire cavalier, ses subordonnés ne sont pas autant de mules. La résistance que nous éprouvons à ravaler les travailleurs au rang de bêtes au service d’une augmentation de la productivité signale que le management – comme toute rapport humain – est un rapport moral.

Ce rapport moral doit composer avec la réussite professionnelle, c’est-à-dire au minimum avec la rentabilité d’une entreprise. Le management est une affaire d’équilibriste : il suppose une pratique prudente, qui tient compte de la rentabilité de l’entreprise et de l’humanité de l’homme. Le manager doit être prudent, voilà qui nous entraîne vers les rives chaudes de la Grèce, voilà qui a fait dire au philosophe Eric Delassus7 que le manager peut devenir un phronimos : un homme vertueux.

La phronesis est plus qu’une prudence, elle est une sagesse pratique, c’est-à-dire une façon vertueuse d’agir dans le monde. Dans le monde, c’est-à-dire en tenant toujours compte des contraintes qui s’y déploient –sans jamais abandonner la morale. Quand à la vertu, je laisse à Aristote8 le soin de la définir et de nous rappeler que l’extrémité de la vertu est son juste milieu : la tempérance.

 

« La vertu est un état décisionnel qui consiste en une moyenne, fixée relativement à nous. C’est sa définition formelle et c’est ainsi que la définirait l’homme sagace. D’autre part, elle est une moyenne entre deux vices, l’un par excès ; l’autre par défaut ; et cela tient encore au fait que les vices, ou bien restent en deçà, ou bien vont au-delà de ce qui est demandé dans les affections et les actions, alors que la vertu découvre le juste milieu et le choisit. C’est pourquoi, essentiellement et si l’on s’en remet à la formule qui exprime ce en quoi elle consiste, la vertu est une moyenne. Mais, dans l’ordre de la perfection et du bien, elle constitue une extrémité. »9 

 

 

Positivement vôtre :)

 Contacter moi en utilisant WinLAB code WSN

[1] https://en.oxforddictionaries.com/definition/manage

[2] Célèbre cavalier français, médaillé olympique et mondial.

[3] https://www.horse-academy.fr/dossiers-themes/la-mise-en-main-1ere-partie

[4] Les plaideurs, Acte I, scène 1, Jean Racine.

[5] Henriette Walter, linguiste, pour le magazine Eve.

[6] Henriette Walter, ibid.

[7] Eric Delassus est un philosophe français contemporain qui étudie le management. Vous trouverez son article Et si le manager devenait un phronimos ? qui a largement inspiré le mien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01315984/document .

[8] Aristote (384 – 322 avant J-C) est un philosophe grec. Théoricien de la physique, de la métaphysique, de la logique, de la poésie, de la politique et de la morale, Aristote fait partie des quelques titans qui ont façonné notre monde.

[9] Ethique à Nicomaque, 1105a à 1107b.