#18 -  Le dress-code

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 31 mai 2018
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Aujourd’hui, parce qu’il fait chaud, parce qu’il fait froid, parce que tu en avais envie, sans raison, tu as changé quelque chose. Tu as rasé ta barbe, raccourci ta jupe, sorti ta plus belle paire de tongs. Dès ton arrivée au bureau tu mesures l’étendue de ton inconscience : tu as brisé le dress code.

 

Qu’est ce que le dress code ?

 

Avant tout un code, c’est à dire à la fois un ensemble de règles à suivre et un algorithme de cryptage. Les codes secrets - une fois révélés - permettent de dévoiler une information. De la même manière, l’habit donne une clé de décryptage de l’habillé. Nos vêtements disent quelque chose de notre identité. Certains s’habillent comme ils prêtent serment. Ainsi de la coiffure punk, du bomber skinhead, de la barbe hipster. Autant de marques d’appartenance à une communauté idéologique, esthétique. La crête punk transperce le morne paysage des cheveux normés d’un insolent « Ni dieu ni maître ». 

Si les habits contestataires sont vecteurs de sens, ils ne sont pas les seuls. Lorsque j’enfile un blazer, je porte sur mes épaules l’ensemble des représentations attachés aux cadres dynamiques.

Le vêtement tient une part importante dans la représentation du travail. Le bleu de l’ouvrier, le col blanc de l’employé de bureau et la blouse du médecin sont autant de symboles de leurs activités. Le symbole d’une norme, le signe du normal. Briser ce code vestimentaire, c’est se mettre au ban de cette société, acte d’importance.

Imaginons un médecin généraliste qui pratiquerait en short, tong et t-shirt. Il n’est pas moins compétent que lorsqu’il porte sa blouse. Pourtant, dans les yeux de ses patients, il ne manquera pas de voir l’étonnement, la méfiance. Une question agitera leurs esprits tourmentés : ce médecin ne prend-il pas mes soins un peu trop à la légère ? 

Peut être alors seront-ils moins enclins à acheter les médicaments prescris, moins consciencieux dans le suivi de leur traitement. Peut-être enfin ne guériront-ils pas. 

L’habit fait ici bien le moine.

La représentation que nous avons d’un corps de métier comprend une représentation de l’habit qui recouvre ce corps. Il ne faut surtout pas sous-estimer l’importance de nos représentations, qui nous conditionnent parfois jusqu’à l’absurde. Jusqu’à prendre au sérieux la taille des jupes.

 

De la longueur de la jupe.

 

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Comme le montre la photo de Rosea Posey, la longueur d’une jupe déchaîne un torrent de représentations différentes. Chaque centimètre révèle, en plus d’un bout de jambe, quelque chose de celle qui se dévoile. La jambe masquée appartient aux mégères, l’en-deçà du genou est le domaine du convenable, l’au delà de la cuisse celui de la pute.

Ici, plusieurs choses entrent en jeu. L’hyper-érotisation du corps féminin dans une société machiste pose d’abord question. Des regards concupiscents suivent la jupe qui va au-dessus du genou. L’indifférence ou la condescendance sanctionnent l’homme en short. Les remarques ne seront pas les mêmes, on dira de la femme qu’elle aguiche son patron, de l’homme qu’il se laisse aller. La femme au travail d’abord comme objet de désir, l’homme au travail d’abord comme travailleur.

Un second enjeu surgit - et pas des moindres - celui de la communauté des représentations. En voyant cette photo nous ne pouvons nous empêcher d’y reconnaître notre regard. Si les jugements sexistes n’étaient l’apanage que de quelques imbéciles, il n’y aurait presque rien à dénoncer, presque rien à combattre. Cette image nous renvoie aux moments ou la pensée dérape, ou elle juge malgré elle.

D’où viennent ces jugements que nous nous souvenons avoir formulés mais que nous ne nous rappelons pas avoir formés ? D’ou vient l’idée que le genou d’une femme est érotique ? Que son mollet ne l’est pas ? Comment cette idée s’est-elle frayé un chemin dans mon esprit ?  Par quel mécanisme quelque chose m’apparaît-il comme normal ? Quelque chose comme bizarre ?

 

 De l’habit à l’habitus 

 

Notre esprit grouille de ces petites habitudes de pensée, de ces jugements a priori, de ces pré-jugés. C’est la conscience de ces pensées impensées qui conduit Rosea Posey à prendre la photo qui nous intéresse.

« J'ai réalisé un jour que lorsque je regardais une femme en short je me disais "c'est une traînée".» -1-

Le mot « habit » vient directement du latin habitus qui désigne une habitude, une manière d’être. C’est le concept d’habitus, remanié par Pierre Bourdieu -2- qui nous permet de comprendre ce qui a lieu ici.

L’habitus produit des « systèmes de disposition durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes. » -3-

Une définition un brin technique qu’il faut débroussailler.

Plus qu’une somme d’habitudes, l’habitus est une structure au sein de laquelle nous pouvons nous exprimer. Cette structure est structurée, c’est à dire formée par une histoire. Elle est aussi structurante puisqu’elle permet la création de nouvelles pratiques.

Il faut penser à l’habitus comme on pense à la langue : la grammaire est la structure de la langue, structurée par l’histoire du langage, et structurante puisqu’elle permet de créer un infinité de combinaisons exploitées par la poésie, la littérature, la sociologie… 

 

Retournons à nos jupons 

 

La pensée que la jupe courte signale une trainée est le produit d’un habitus sexiste. Il structure nos pensées et explique une réaction commune en dépit des différences individuelles. Il forme en nous l’image de la trainée.

Notre représentation de la minijupe a été structurée. Par les conditions de son apparition : celles de la libération sexuelle, par la révolte qu’elle marquait, par le défi qu’elle lançait, par le corps féminin qu’elle interrogeait. Chaque regard porté sur la minijupe porte les lentilles de l’histoire.

L’habitus est aussi structurant, il permet de faire naître un sens nouveau, des pratiques nouvelles. C’est depuis ses préjugés, depuis l’habitus sexiste qui la structure que Rosea Posey prend sa photo. L’habitus, ici fait naître l’art et la contestation.

 

 Pour finir 

 

Le dress code a une importance déterminante dans notre rapport au corps et à la norme. Plus qu’une manifestation esthétique il est une manifestation idéologique, la clé du code de notre individualité. L’habit de surface dit notre profondeur.

La normalisation des apparences nous rassure. Il nous serait étrange de voir l’avocat plaider sans sa robe, le médecin ausculter sans sa blouse.

La norme est aussi vectrice de préjugés, elle forme en nous des pensées qui nous échappent. Des pensées-habitudes qui nous font réagir sans distance, sans ré-flexion.

La jupe convenable, la jupe séduisante, la jupe aguicheuse.

Une question se pose alors : comment en venons-nous à formuler de telles pensées ? Comment expliquer qu’au sein d’une même époque et d’un même espace nous partagions tous ces petites pensées en dépit de nos différences ?

Bourdieu forme le concept d’habitus, structure structurée et structurante qui explique l’émergence de ces préjugés collectifs.

Mais alors que faire ? Sommes-nous condamnés à répéter à l’infini des structures que nous avons fini par rejeter ? Le sexisme est-il plongé dans un perpétuel mouvement d’auto-reproduction ?

Non. Chaque structure est structurante : elle porte en elle les conditions de possibilité de son propre dépassement. Une structure n’est pas une prison, c’est un échafaudage en continuelle construction. Nous sommes les maçons de cet échafaudage, il nous appartient de mener au quotidien notre structure vers le dépassement de ses propres limites. 

Plus que la taille des jupes, c’est la force de nos préjugés qu’il faut réduire.

 

Positivement votre

 

Bannière article V2

  

1- Rosea Posey, dans une interview à The Province relayé par le magasine Elle en 2013.

2- Géant de la sociologie française et mondiale, père adoptif du concept médiéval d’habitus, Bourdieu a expliqué entre autres les mécaniques de la reproduction sociale. (1930-2002)

3- Le sens pratique, Bourdieu, 1980.