#3 - Faut-il rêver d'un monde sans emploi ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 4 décembre 2017
Nouveau call-to-action
banner

 

Cet article est tributaire de l’excellent entretien entre Bernard Stiegler et Ariel Kayou, "L’emploi est mort, vive le travail" publié aux éditions Mille et une nuits.

Emploi, travail, deux prétendus synonymes que tout oppose, deux formes de l’activité humaine, deux mots comme deux pays en guerre. Promenons-nous aujourd’hui le long de la frontière problématique entre le travail et l’emploi.

Nous avons quitté l’employé dans son devenir-fourchette, devant suivre une procédure, procédure qui met son action sur les rails standardisés du toujours-pareil, du bis repetita, de l’obsessionnelle boucle des machines-outils.

Qui sont les employés ?

 

Que ces quelques métaphores mécaniques ne te fassent pas croire, cher lecteur, que le territoire de l’emploi s’arrête aux usines de montages. Un professeur peut être employé, un économiste peut être employé, un ministre peut être employé.

Toute activité qui dépossède les hommes de leurs compétences pour leur imposer une ligne de conduite est un emploi. Ainsi, un enseignant appliquant à la lettre le contenu du programme scolaire écrit par l’éducation nationale, sans rien faire passer de ce qu’il est, de ce qu’il aime, de ce qu’il pense aura une activité de machine.

Ce qui fait l’employé, en plus du déni des savoirs qu’il possède, c’est l’application forcée de savoirs qu’il ne possède pas. Ainsi un employé de télémarketing doit suivre une grille de communication lui indiquant comment orienter la conversation vers la réalisation d’une transaction. Aucun savoir n’est ici transmis ou mis à l’épreuve : l’appareil théorique permettant la grille de communication et qui mobilise la sociologie, le marketing, la communication, l’étude du comportement est inaccessible à l’employé. Le corps de l’employé n’est plus que la bouche qui dit ce que son employeur veut qu’il dise, immonde devenir humain que ce devenir-bouche.Il n’a jamais l’opportunité de développer ou de s’approprier ce savoir mais toujours le devoir de l’appliquer.

Comment être fier, comment se sentir bien lorsque notre activité nie notre humanité jusque dans la possibilité de penser nos propres actions ?L’emploi, qui se définit comme un contrat salarié, est en fait la négation du savoir-faire.

 

Qui sont les travailleurs ?

 

Le travail se détache de l’emploi par son caractère productif. Travailler, c’est avant tout produire quelque chose. Non pas répéter, non pas obéir mais créer. Le travail est une transformation du monde à l’image du travailleur.

Un potier modelant la terre cuite, un développeur enchaînant les lignes de code, un poète ciselant ses vers font un monde à leur image. Le jardinier contemple avec bonheur la vie née de ses mains. Quelle fierté de voir dans nos créations notre reflet, quel bonheur de voir une trace infime de notre passage dans le torrent du monde !

La création, extase égocentrique, n’est possible que dans le travail.

Le travail produit aussi un changement dans le travailleur. Celui-ci, à force de mettre ses talents à l’épreuve de l’acte créateur, va les voir grandir, il sera de plus en plus rigoureux, de plus en plus compétent. Il développera dans le travail ce que l’emploi lui interdit : un savoir-faire véritable. Ce faisant il se produira lui-même comme être pensant : le travail humanise.

Le travail, qui se définit comme une activité productive, est en réalité une double transformation : celle du monde dans la production, celle de l’homme dans l’apprentissage.

 

Il faut bien manger

 

Tout cela est bien gentil me rétorques-tu déjà, prudent lecteur, mais une nécessité pratique te tient loin de l’extatique bonheur de la création pure : tu dois manger, et pour manger il te faut t’enrichir. Permets-moi de te faire remarquer que l’enrichissement apporté par le travail est plus riche de sens que la simple accumulation de biens. Il se joue là quelque chose de la construction de soi, de l’épanouissement et du bonheur.

Pourtant, quand les poches sont vides, de tels raisonnements ressemblent aux gargouillis d’un estomac trop plein.

Lorsqu’il s’agit de survivre nous sommes prêts à tout accepter. Réjouis-toi, nul besoin de passer par la case chômage pour franchir la frontière entre emploi et travail. En t’intéressant à ce qui entoure l’activité rémunérée, en cherchant à acquérir des connaissances et une expertise, en te réservant un espace de création (c’est-à-dire d’autonomie), ton emploi peut devenir un travail. Une telle évolution suppose une lutte de tous les instants contre les nombreux obstacles sur ta route.

Quels sont ces obstacles et comment les surmonter ? Nous tenterons de répondre à ces questions la semaine prochaine.

Chers lecteurs, chères lectrices, reprenez espoir, une terre fertile se dessine au-delà des mornes frontières de l’automatisation : ce monde sans emploi, c’est le monde du travail.

 

Positivement !

 

Bannière article V2