#14 - Pourquoi se contraindre ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 18 avril 2018
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Nouveau dans l’entreprise, tu n’es pas très à l’aise. Ton voisin de bureau lance une blague maladroite pour détendre l’atmosphère, t’intégrer en douceur dans l’intimité d’une bonne ambiance de travail. La blague est d’un mauvais goût certain et pourtant tu souris. Ce moment passe comme un clin d’œil, un moment qui a pourtant eu lieu, un moment ou il a fallu surmonter une résistance interne, un moment ou il a fallu te forcer à sourire. Et quand tu es fatigué, il arrive que tu te forces à faire du sport. Parfois tu te forces à être aimable. D’autres fois à entretenir des liens cordiaux ou amicaux ou amoureux. 

Qu’est ce qui nous pousse à nous contraindre à ce point ? Ne désire t’on pas être libres ? N’avons nous pas assez d’obligations ? Faut-il en rajouter ? 

 

Pourquoi se forcer à faire quelque chose plutôt que rien ?

 

La question même nous donne un indice : si l’on se force c’est bien qu’une partie de nous résiste. Tu as promis à un ami de venir à son anniversaire. Oui mais voilà : tu te baignes, un livre à la main, un verre dans l’autre, ta musique préférée dans les oreilles. Rien ne peut être ajouté à ce bonheur calme et profond, si calme et si profond que l’abandonner paraît insupportable. Face à la plénitude d’un confort total, le sentiment du devoir se morcelle : dois-tu céder à la paresse ? Dois-tu te forcer ?

Faisons de ce bain plus qu’un exemple : un symbole. Le symbole d’une zone où tout n’est que confort, que sécurité, un territoire où tu te sens bien. Au delà de cette baignoire commence ce qui fait violence, ce qui fait peur, ce qui dérange mais aussi ce qui indiffère, ce qui ennuie, ce qui déplaît.

 

A quoi bon quitter les vapeurs rassurantes d’un bain chaud ?

 

Pensons à rebours, imaginons un bain qui ne finit jamais, une zone de confort de laquelle l’on ne sort pas. Plus nous y restons, plus nous nous habituons à sa chaleur. Celle-ci finit par paraître tiède et nous augmentons toujours plus la température. Tant et si bien que l’air autour de nous paraît glacial. Nos parties émergées sont transies de froid. La main ne veut plus tenir le livre, l’oreille se lasse d’écouter. Nous nous enfonçons dans le bain, et bientôt le nez même ne tolère plus l’atmosphère et s’enfonce sous l’eau : voilà que notre bain se transforme en noyade.

De la même manière, en restant à l’abri de nos sécurités, nous ne manquerons pas de les laisser nous emprisonner. En nous confrontant toujours moins à l’insupportable, nous faisons grandir son territoire au point qu’il finit par tout englober. Au contraire en l’explorant, c’est le territoire de notre propre bien-être que nous étendons. Se forcer à faire ce que l’on ne veut pas, c’est étendre sa zone de confort. Sans mise en danger, on ne se sent jamais en sécurité.

 

Comment penser un quotidien sans contraintes ?

 

L’expédition que nous avons à mener dans le territoire de l’ennuyeux, de l’angoissant et de l’insupportable doit se faire à coup de contraintes faites à soi même. Rien d’extraordinaire : nos journées s’agencent autour d’une pluralité de contraintes. Il faut bien se lever, il faut bien travailler, il faut bien se nourrir, il faut bien payer le loyer. Les contraintes, en rendant nécessaires les interactions avec le monde qui nous entoure, donnent à nos vies un contenu. Sans elles l’existence passerait comme un songe – sans doute agréable – mais désespérément vide.

Accepter de se contraindre c’est donc à la fois étendre sa zone de confort et structurer son quotidien. Bon. Contraignons-nous alors et nous serons heureux ? Peut-être pas. Difficile de ne pas s’épuiser face à tant de contraintes, difficile de ne pas rêver à des moments de plaisir, de relâchement, aux plaisirs simples de la salle de bain.

 

Faut il toujours se contraindre ?

 

Retournons à notre baigneur soucieux. Il n’a pas encore tranché : est-il plus heureux ici et maintenant qu’il le sera à ce fameux anniversaire ? Ne va t’il pas regretter de n’y être pas allé ? Ne va t’on pas lui en vouloir ? Le plaisir qu’une amitié solide ne manque pas de procurer risque-t-il de s’évanouir en son absence ?

Le voilà plongé dans un calcul périlleux : le calcul hédoniste1. Il s’agit pour lui de mesurer les plaisirs les uns avec les autres, de les soupeser, de les comparer.

Pas de calcul sans juste mesure des éléments en présence. Le caractère de mon ami, le nombre d’invités, leur âge, le lieu, l’heure, mais aussi la température de l’eau, l’intérêt du livre : tout ce qui te permet d’estimer le plaisir à venir doit être mesuré avec attention.

Toute mesure précise demande un instrument fiable. On trouve cet instrument à chaque fois qu’on se croise dans une glace. Nous sommes l’unique mesure de nos plaisirs et de nos peines. Plus nous apprenons à nous connaître, mieux nous estimons avec justesse ce qui nous fera plaisir, ce qui nous rendra triste.

Connaître le monde, te connaître toi même, il n’en faut pas moins pour savoir ce qui va te faire plaisir. On reconnaît l’erreur de calcul quand le regret arrive. Dès lors que l’on regrette, on voit la trace de notre inexpérience du monde et de nous même. Une connaissance assurée n’a rien a regretter : elle n’a fait que ce qu’elle voulait.

 

Pour finir 

 

On gagne beaucoup à se forcer à agir, à multiplier les contraintes quotidiennes. Le baigneur tranquille, pour rester tranquille en dehors de son bain, doit élargir sa zone de confort. S’il ne s’en sort pas, il risque de s’y noyer. En ne suivant que nos habitudes, nous finirons par rejeter tout changement. Pas de changement sans violence, sans multiplication des contraintes quotidiennes. En plus de ce que nous gagnons sur nos peurs, nous donnons à nos vies une structure. Comme le cadre donne à la toile la forme d’un tableau, les contraintes donnent à l’existence la forme d’une vie réglée.

Loin de nous aliéner, les contraintes nous libèrent, nous rendent autonomes.

Celui qui se contraint toujours fini par s’essouffler et le moment approche ou il enviera le paresseux convaincu, l’éternel baigneur. Se contraindre oui, mais pas jusqu’au regret.

Pour ne rien regretter il faut calculer ses plaisirs, non pas comme l’avare calcule son profit mais comme le physicien calcule un résultat. Il faut joindre à l’impératif antique -connais toi toi-même -  une condition - connais le monde qui t’entoure. 

Alors cher baigneur, cher lecteur : contrains toi si tu as peur de te contraindre et tu vaincras ta peur. Contrains toi souvent et tu donneras à ta vie un cadre plein de sens. Mais baigne-toi aussi souvent que tes savants calculs y trouveront du plaisir. Fais confiance à ta paresse, elle peut être de bon conseil.

Positivement votre !

 

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 SOURCE :

  1. Qui a un rapport avec l’hédonisme, la recherche du plaisir.