#4 - Recette du job alimentaire

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 11 décembre 2017
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L’emploi que nous mettons aujourd’hui en tambouille porte un nom tout culinaire : c’est l’emploi alimentaire.

 

------Ingrédients------

 

Un environnement de travail. Entendez par là une hiérarchie, des collègues, des locaux. Vous en trouverez facilement autour de la machine à café ou dans le bureau voisin. On préfèrera cueillir le collègue entre le mardi et le jeudi, sa fraîcheur diminue dans les brumes ensommeillées du lundi et du vendredi.

Un processus de travail. L’ensemble des étapes que tu dois religieusement suivre pour accomplir la tâche qui t’a été donnée.

Une bonne dose de prise de conscience. Nul besoin de changer si les problèmes d’automatisation des actes et des comportements, d’uniformisation des pratiques, de la déshumanisation impliquée par l’emploi sont pour toi de lointaines chimères.

Un emploi. Bienheureux chômeurs, rentiers, retraités, ou paresseux, si vos conditions sont enviables par bien des aspects, elles vous empêchent de mettre la main à la pâte du travail.

 

------Ustensile------

 

Toi. Seul ustensile de cette recette, tu seras mis à rude épreuve lorsqu’il s’agira de remuer, de mixer, de couper l’emploi. Plus il te paraît loin de ce qui fait ton bonheur, plus il te faudra déployer d’efforts pour en faire un travail dont tu es fier. Retroussons-nous les manches, l’heure est à la cuistance.

 

------Préparation-----

 

Comprendre les process imposés. Décortiquer les tâches qu’on t’impose pour en extraire le sens. La grille de communication que l’on te rabâche, l’organisation de l’entreprise, les demandes loufoques de ton supérieur doivent être examinées. Quel appareil théorique supporte la télévente ? Qu’est-ce que le management ? A quelles exigences de rentabilité ta hiérarchie est-elle soumise ?

Aussi fastidieux qu’un long équeutage, la maîtrise de l’appareil théorique de ton emploi est nécessaire. Tout emploi déshumanise en ceci qu’il ravale l’homme au rang d’outil, fait de son action le résultat d’une pensée qui n’est pas la sienne. L’emploi opère une séparation entre ce que tu fais et ce que tu veux faire. Il s’agit pour l’employé d’opérer un mouvement de retour vers la pensée qui ordonne ses journées. En s’appropriant la théorie qui a conçu les process qui dirigent ses actions, l’employé peut remplir ses actes de sens.

Faire mijoter. Ces transformations prennent du temps, la recette de cuisine n’est pas une formule magique. Laisse tout ça à feu doux, ne prend pas le risque de brûler tes précieux ingrédients mais ne cesse jamais de mélanger, d’agiter, de labourer dans en toi ce que l’on veut t’imposer. Ne l’oublie pas, pouvoir et savoir s’impliquent l’un l’autre.

Créer un espace de liberté. Ton emploi est à point, tu es à même d’y mettre ta patte. C’est le moment d’incorporer à la mixture ta hiérarchie et tes collègues de travail. Touille prudemment, ces fruits là deviennent amers lorsque maniés avec force. La maîtrise des tenants et des aboutissants de ton activité a fait de toi une force de proposition pertinente, si tes supérieurs ne s’en aperçoivent pas, tes collègues le feront. Communique tes pensées, donne des solutions aux problèmes communs, anime ton environnement. L’espace de liberté est polymorphe mais nécessaire, il rend le travailleur possible. Un forum d’entreprise, la mise en place d’un projet trans-divisions ou de soirées hebdomadaires entre employés forment autant de petits espaces de liberté. A toi d’étirer ces espaces au maximum pour laisser la plus grande place possible à ce que tu es.

Ne pas oublier le sel. Le conflit accompagne souvent le changement, fais des piques qu’on ne manquera pas de t’envoyer l’épice qui donne à ta réussite un goût relevé de triomphe.

 

Pour finir

 

L’emploi alimentaire est au travail ce que la viande rance est à la cuisine : une difficulté presque insurmontable réservée aux bourses vides. Remplir cet emploi de sens est un véritable travail : il s’agit d’examiner pourquoi l’on nous demande de faire ce que l’on fait. Il s’agit ensuite de créer la possibilité d’un faire-ensemble avec ceux qui nous entoure.

Se plonger dans un devenir-travailleur est un effort de tous les instants, une cuisine de grand-mère qui demande de passer son temps aux fourneaux. Enfile ton tablier travailleur, cesse d’être le dindon de la farce et fais goûter à autrui la saveur délicate du travail bien fait.

Bon appétit.

 

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