Le Manifeste WINSTATE

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 19 septembre 2017
Nouveau call-to-action
banner

 

Notre but est simple, nous voulons changer le monde.

Le monde est double, il se compose à la fois de la somme des interactions que nous avons les uns avec les autres et de l’espace dans lequel se donnent ces interactions.

La somme des interactions que nous entretenons avec les objets, les individus, les organismes, les pensées forment un tout organisé, un monde. Ces interactions ont lieu dans un espace donné, l’espace-monde. Nous faisons face au monde et l’appréhendons sous deux modalités différentes, celle de l’espace et celle de l’interaction.

4- Changer le monde

Le monde c’est d’abord la somme des interactions que j’y ai : le langage que j’y déploie, les sourires que j’y échange, les instants de silence, ce que j’achète, ce que je vends, le mouvement de ma main vers ce qu’on me donne, les pensées que je tends en moi et vers les autres. Tout cela forme un monde, mon monde. Je ne suis pas en relation avec lui comme avec un objet qui serait à l’extérieur de moi ; je ne cesse de le constituer par les interactions que j’y ai. Il ne se limite pas aux interactions auxquelles j’ai conscience de prendre part : une partie de celles dans lesquelles je suis engagé, une partie de mon monde, est pour moi terra incognitia. Lorsque j’achète une banane dans un supermarché, j’interagis directement avec la caissière mais aussi indirectement avec l’entreprise qui distribue cette banane, celle qui l’a transporté, avec l’intermédiaire, avec le producteur, avec le bananier sur lequel elle a poussé.  Plus la série d’interactions dans laquelle je m’inscris est longue, plus il m’est difficile de voir en quoi elle fait partie de mon monde, et donc de voir ce en quoi je peux la changer. Le premier obstacle au changement du monde est la distance entre les interactions qui le constituent.

Comment puis-je saisir la complexité des interactions qui, de loin en loin, font monde ?

Le monde comme spatialité, l’espace-monde, c’est l’étendue dans laquelle j’évolue, je me déplace. De ma naissance à ma mort, chaque interaction que j’y ai se donne dans l’espace du monde qui m’entoure, « je » se donne au sein du monde et est impensable en dehors de l’espace qu’il délimite.  Si le monde est l’un de mes « tout » je suis assurément l’un de ses nombreux « rien ». Lui me limite mais je ne suffis pas à le remplir. La montagne, la mer, le ciel, ces immensités nous remplissent du sentiment de disproportion. C’est ce sentiment de disproportion face à l’incommensurable que nous ressentons en disant « je suis peu de choses ». Comment un peu de chose humain, un presque-rien peut-il prétendre changer le monde ?

Comment mon espace-corps pourrait-il se saisir de l’espace-monde et le façonner ?

Le changement du monde doit dépasser les deux écueils de la distance et de la disproportion, pour l’opérer, il faut que j’utilise la bonne technique.
La technique numérique, se base sur le nombre, passe par nos ordinateurs et dans nos téléphones, créé entre nous un courant continu. Elle soustrait la notion de distance à l’interaction. Il n’y a plus de relation lointaine : peu importe la quantité d’interactions qui me séparent de l’autre, je peux à tout moment interagir, faire monde avec lui.  Le numérique, en nous immergeant dans son courant informatif fait aussi disparaître les chaines d’interactions cryptiques et me permet de comprendre la place que j’y occupe. Je peux m’y renseigner sur les habitudes de l’entreprise, sa charte éthique, les produits qu’elle utilise pour traiter ses bananes, les dividendes qu’elle reverse à ses producteurs ou encore les partenaires avec lesquels elle est engagée. Les révélations sont nombreuses sur internet, et de natures diverses, cristallisent souvent des fantasmes populaires et parfois des connaissances émancipatrices. L’ère numérique nous dévoile par la grande quantité et la facilité de circulation de l’information des interactions qui jusqu’ici nous étaient caché, un monde qui nous était inaccessible.

Le numérique nous connecte, littéralement nous noue avec les autres, fait de nos individualités monadiques un nœud interactif. « Je » est au centre d’un « nous » numérique d’interactions, Ce nous-nœud forme un flux mondial. « Nous » est plus qu’une somme de « je » superposés, il est aussi la superposition même, ainsi que la possibilité d’une unification du divers. La totalité de la communauté numérique dépasse la somme de ses parties dans l’unité qu’elle fait de leurs diversités respectives. Pour le dire autrement, pour me connecter aux autres, je dois devenir plus que moi-même, je dois devenir une passerelle vers l’autre, mais aussi prendre conscience de la place que l’autre occupe en moi. Cette sortie de soi, ce devenir- autre, ce nous-nœud, ce flux, nous l’appelons, comme d’autres avant nous, « rhizome »(voir ci-dessous). Faire monde, c'est-à-dire avoir des interactions, c’est alors faire rhizome. Le rhizome forme une totalité par la connexion, ce tout n’est plus le rien que l’espace-monde faisait planer sur la petitesse de l’espace-corps. C’est en faisant légion, en faisant communauté que nous pouvons passer outre la barrière de la disproportion. La technique numérique, en abolissant la disproportion et la distance, est la condition de possibilité d'un changement du monde

Ce que nous voulons changer, c’est la manière dont nous interagissons les uns avec les autres au sein du rhizome numérique.

Il y a deux types de changements, le premier, celui que nous opérons lorsque l’on change de métier, de statut, de pantalon, est le passage d’un premier état à un second. Ce changement opère la transition d’une chose vers une autre et présuppose la possession d’une chose et de l’autre . Il ne nous concerne pas, nous ne possédons ni une compréhension totale de notre monde ni une idée arrêtée de ce qu'il doit être, nous ne voulons pas changer de monde mais changer le monde. Le changement tel que nous le percevons est une adaptation permanente plutôt qu’un bouleversement soudain, la lente réalisation d’un devenir plutôt que la bascule d’un idéal à un autre. Nous n’avons aucun absolu à définir, aucun nouveau monde à substituer à l’ancien, mais un comportement à adapter, une mutation endogèno-rhizomatique du monde, qui se produit en nous, suinte de nos pores et se propage le long de nos connections, de toutes les parties du rhizome vers toutes les autres.

Nous voulons faire muter le monde des interactions, mais pourquoi le veut-on ? Où le bât numérique nous blesse-t-il ? Pourquoi faudrait-il faire muter nos interactions numériques ?

« Numérique » désigne le nombre, c'est-à-dire le symbole d’une quantité, d’une pluralité d’éléments de même nature. Si le numérique peut abolir les distances et donner l’apparence de l’instantanéité, c’est parce qu’il convertit l’information en quantité, l’interaction en quantité. Nous ne parlons pas ici seulement du procédé technique de numérisation mais bien de la numérisation des comportements qu’elle implique. Le nombre d’amis, de followers, de like, d’upvotes, forme une identité quantifiée, et donc comparable à toutes les autres. L’individu ainsi pensé suppose une objectivation de la subjectivité des êtres dans la collection de données qu’ils portent au regard. « Je » devient un nombre, celui de mes contacts, de mes publications, de mes partages, de mes republications, de mes photos de vacances, de mes années d’étude, de mon âge…etc. Le nous-nœud numérique se prend les pieds dans le tapis d’un je-somme ; il troque au passage le devenir-autre pour un devenir-même. L’interaction qui naît de cet état est efficace, elle cherche à transmettre le maximum de données en un minimum de caractères, toujours plus d’information dans toujours moins d’espace avec toujours moins de temps pour l’absorber. La réduction de l’interaction sociale à une quantité d’informations efficacement échangée, voilà l’état du monde numérique.

Mais le sel de l’interaction n’est ni dans la quantité ni même dans la nature des informations que j’échange. Il est dans le non-dit, dans la voix qui bafouille et dans les mains qui suent, dans les lapsus, les regards fuyants et la chair de poule, dans le sourire franc et le regard tendre, dans la joue qui rougit. Tout cela est innumérisable et ce qui se joue ici n’est plus de l’ordre du discours préparé, de l’information que l’on veut donner, mais de celle qui passe malgré nous, à travers nous. Cela nous l’appelons intention. Pour le dire autrement, si l’on dépouille un message de son contenu, il ne reste plus de lui que l’intention de communiquer, une pensée désintéressée qui n’a pas pour but d’augmenter un nombre : l’intention est inchiffrable. Tout message commence par un invisible « je pense à toi ». C’est à cette pensée que nous voulons rendre hommage, c’est elle que nous voulons mettre en avant et c’est par son utilisation répétée dans un message sans contenu, vecteur d’intention, que nous voulons faire muter le comportement numérique, écarter le nombre pour y réinjecter ce qui prime lorsque l’on communique : le plaisir simple d’ ex-ister, d' être ailleurs qu’en soi.

5- je pense à toi5- je pense à toi

L’intention est plus pour nous qu’une pré-action, une post-volition. Elle est un état d’esprit, une disposition de l’âme, une conviction profonde. Un regard, selon l’intention dont il est chargé, crée une relation spécifique avec la personne à qui on l’adresse. Plus le contenu de l’interaction est codifié, normé, plus l’information qui y passe est pauvre, plus l’intention qui est à sa source se révèle. Lorsqu’un mendiant m’interpelle, je sais déjà qu’il va me demander de l’argent. Notre interaction semble déjà réglée, ritualisée : « Une petite pièce ? Oui/Non bonne journée ». Et pourtant, cette machinerie de l’interaction se dérègle dès lors que nos regards se croisent : le sien peut être agressif, pathétique, désabusé, rempli de détresse, le mien peut être dégoûté, compatissant, curieux, bienveillant,…etc. La gamme aux infinies nuances que nos intentions véhiculent passe entre nos quatre yeux et donne du corps à notre échange. L’intention que nous mettons derrière nos interactions avec autrui importe autant que l’interaction elle-même, pour nous, l’argent donné à ce mendiant par peur ou par culpabilité n’a pas tout à fait la même valeur que celui donné par amitié ou bienveillance.

Ce qui passe dans ce regard, ce que l’intention forme en moi, c’est une éthique de vie, un choix moral, celui de voir en autrui une menace ou un autre moi-même, de voir dans l’échange une extorsion ou un don. Je ne montre pas la même éthique selon que je jette un regard apeuré ou un regard bienveillant sur le monde et je ne suis pas animé envers lui des mêmes intentions. De la même manière qu’un comportement souvent répété se cristallise en une de ces habitudes qui nous définit, la répétition d’une intention se transforme en une de ces convictions qui fonde notre vie morale. Nous ne croyons pas en une morale exogène, nulle entité, divine ou politique, nul bien, nul mal transcendant n’a à juger nos actions, la morale doit se bâtir en nous, en chacun de nous par un contact continu et intentionnel avec le monde qui forgera peu à peu nos convictions morales. Un homme qui va vers le monde plein de joyeuses intentions nourrit de joie ceux qui l’entourent et les plonge dans un devenir-joie, transmis, de loin en loin, de proche en proche, vers tout ce qui avec lui fait rhizome.

Nous ne voulons pas pour autant être le vecteur de toutes les intentions : les intentions de mort, de peur, de dégoût, tout ce qui diminue la puissance d’agir (en nous ou hors de nous) et affaibli nos forces vitales, nous le rejetons. Nous gardons tout ce qui les augmente et que nous nommons positif. Est positif tout ce qui augmente notre joie, notre désir d’être et de persévérer dans notre être, ce qui nous permet d’accomplir ces désirs sans rien diminuer de la joie, du désir d’être et de persévérer dans son être et de la possibilité d’accomplir ces désirs de quiconque. Est positif ce qui permet à autrui d’être positif, c’est-à-dire d’augmenter sa joie, son désir d’être et de persévérer dans son être, sans rien retrancher par ailleurs. Est positif ce qui fait naître en nous une éthique positive, c’est-à-dire une éthique qui met l’augmentation de la joie, du désir d’être et de persévérer dans son être sans rien ôter à personne au principe de chaque action.

La mutation que nous voulons amorcer, c’est la naissance en chacun de nous d’une éthique positive, rendue possible par la contamination rhizomique d’intentions joyeuses de proche en proche, de loin en loin. Nous changerons le monde en modifiant les rapports que nous entretenons avec lui, en faisant muter les intentions qui dirigent la manière dont nous interagissons avec les autres.

 

Il est urgent de créer ensemble une mutation endogène de nos interactions sociales permettant à la joie d’infiltrer le rhizome numérique, par la propagation d’intentions positives.

1Le rhizome est une racine multiple qui lie entre elles plusieurs pousses, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont défini le concept de rhizome comme suit :

     « le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc. il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un, ni auquel l’Un s’ajouterait (n + 1). Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. il constitue des multiplicités linéaires à n dimensions, sans sujet ni objet, étalables sur un plan de consistance, et dont l’Un est toujours soustrait (n - 1). Une telle multiplicité ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-même et se métamorphoser. A l’opposé d’une structure qui se définit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature. » Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1972.

 

 

 

Le rhizome est une racine multiple qui lie entre elles plusieurs pousses, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont défini le concept de rhizome comme suit :

     « le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc. il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un, ni auquel l’Un s’ajouterait (n + 1). Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. il constitue des multiplicités linéaires à n dimensions, sans sujet ni objet, étalables sur un plan de consistance, et dont l’Un est toujours soustrait (n - 1). Une telle multiplicité ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-même et se métamorphoser. A l’opposé d’une structure qui se définit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature. » Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1972.