#13 - Le rail de l'indifférence

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 12 avril 2018
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Ah les vacances ! Le repos, tout le monde en rêve, pour toi c’est demain ! Quatre mois de travail dans les guiboles, une vie privée plutôt mouvementée : tu attends les congés comme le touareg son oasis. Les quelques jours, les quelques heures qui t’en séparent sont un véritable désert. Mais enfin, enfin elles arrivent. Tout est prêt : la météo, l’hôtel, la valise, les musées, le sable fin. Ivre de la joie à venir, au moment de partir tu te crois déjà arrivé. Quand le drame se produit : une courte mélodie sonne à tes oreilles comme un triste glas.


Ta Ta Dadam…

 

« Mesdames, messieurs, un arrêt de travail perturbe la circulation des trains pour une durée indéterminée. Merci de votre compréhension. »

 

Ta Ta Dadam…

 

Et tout s’effondre. Deux jours de retard à l’aller, trois au retour, voilà ta semaine de détente réduite à un maigre weekend. Face à la grève résigne-toi, fais vite ton deuil ; milles jérémiades ne changeront rien à cette dure vérité : les vacances sont finies.

Que vient-il de se passer ? Qui te prive d’un tel plaisir ? Jusqu’où faut-il pousser le sadisme pour te faire ça, à toi, ici, maintenant ? Pourquoi ? Par fainéantise, par égoïsme, par cruauté ? Pour suivre une absurde tradition franco-française ?

 

Qu’est ce que la grève nous donne à penser ?

 

La grève est un droit : celui de cesser de travailler à la condition de n’être pas seul et de revendiquer quelque chose. Elle a deux objectifs liés : rassembler et contester. Le rassemblement s’opère autour d’un constat commun : les conditions de travail sont mauvaises, les horaires inacceptables, les salaires trop bas. En définissant un objet de contestation suffisamment large pour profiter à tous elle rassemble sous une même bannière une pluralité d’individus, une communauté. La communauté des grévistes est solidaire : elle se bat pour elle-même – ses droits, son salaire – mais aussi pour les autres, aussi pour les non-grévistes. Elle revendique à côté de son intérêt communautaire un intérêt collectif : celui des travailleurs qui partagent son statut, celui des citoyens qui partagent sa condition. Plus la collectivité est grande plus le rassemblement peut être important, plus la contestation peut être large.

Avec son nombre colossal d’employés1, la fonction publique rassemble toutes les conditions de possibilité d’une contestation régulière. Les grèves récurrentes de la fonction publiques ne disent en fait rien du caractère des fonctionnaires – pas plus paresseux, pas plus râleurs que d’autres – mais beaucoup de l’importance de la démographie dans la protestation. Quand toute la démographie est engagée, comme lors d’un mouvement national, on voit bien que la grève n’est pas l’acte antisocial que l’on pourrait penser.

Voyons la société comme un corps, un tout qui tient ensemble chacune de ses parties. Après un effort trop long, un repas trop copieux ou une nuit sans sommeil les jambes, le ventre, les paupières se mettent en berne. Les parties crient ensemble « STOP ! » à un tout qui leur en demande trop. Cette parole - qui prend dans la grève la forme du cri - nous l’appelons dialogue social.

La grève fait partie de ce dialogue, rappel du dirigé au dirigeant que le pouvoir cesse là où commence l’abus. Mais dans les camions de gendarmes encadrant une manifestation on entend l’écho de ce cri, rappel du dirigeant au dirigé que la contestation est intolérable lorsqu’elle se fait vandale. Le hurlement marque les limites du dialogue par la violence qu’il dégage. Penser la grève comme la norme du dialogue social, c’est présupposer la société comme une violence faite par tous à chacun. C’est étendre un rapport de force certain – celui du dirigé et du dirigeant -  à l’ensemble du corps social, à l’ensemble des interactions sociales.

Sans juger à la hâte une pensée aussi complexe, contentons-nous d’observer que toute idée suivie de trop près fait à l’esprit deux œillères. Le rapport de force peut être nécessaire, il ne saurait cependant être suffisant pour mettre en place un dialogue. Toute grève de grande ampleur dit quelque chose de l’insuffisance du dialogue démocratique, tout mouvement social interroge sur le régime politique dans lequel il se donne.

La politique non plus comme un jeu nébuleux de pouvoir mais comme l’organisation d’une polis, une cité.

La grève nous remémore une chose simple : la vie politique n’est pas un au-delà flou mais une réalité concrète. Elle forme plus que le terrain de jeu de quelques puissants : elle cire les bancs de l’université, s’assoit à mes cotés dans le bus, longe les quais des gares. La grève est rendue possible par notre organisation en société, probable par notre démographie et inévitable par les rapports de force qui y ont lieu. La politique nous force à nous penser comme partie prenante du corps social. Chaque train manqué doit nous rappeler la profondeur de ce proverbe populaire : « si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupe de toi ». 

 

Ta Ta Dadam...

 

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 SOURCE :

  1. 5,451 millions dans les trois secteurs de la fonction publique selon le site du gouvernement.