#25 - Les émotions au travail

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 4 octobre 2018
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La gestion des émotions en entreprise.

 

Aujourd’hui, nous allons parler des émotions violentes. Des crises de nerfs, des pleurs et des éclats de voix qui s’abattent parfois autour de nos bureaux. De ces moments où nos collègues médusés sentent qu’il se passe quelque chose d’étrange, qui outrepassent le professionnalisme. L’attitude professionnelle impose une mise à distance des émotions, une formulation du ressenti qui permet de discuter plutôt que de se disputer. Nous avons souvent vécu des moments de tension, des instants où les mots fuient la pensée. Comment faire comprendre aux autres ce qui se joue en nous ?

Comment exprimer notre désarroi lorsque la parole elle-même s’en va ?

 

 

1- Formuler l’émotion permet de la communiquer.

 

 

Nous allons suivre dans cet article l’expérience de Tara, chercheuse irlandaise victime de harcèlement telle que la rapporte Agnès Vandevelde-Rougale. Tara est régulièrement mise au ban des activités scolaires et humiliée par l’un des ses collègues durant les réunions. La structure dans laquelle elle travaille a prévu un cabinet d’écoute pour prévenir et traiter les cas de harcèlement. Sa conseillère lui propose un travail de formulation des émotions. Il s’agit d’effectuer une analyse factuelle de son ressenti qui s’appuie sur le récit de moments précis du harcèlement. Elle ressort de cet exercice avec en bouche une phrase : « J’ai peur d’aller en réunion ». Grâce au mot « peur », Tara peut partager son émotion avec ses proches, faire comprendre à sa hiérarchie, à son mari, que quelque chose ne va pas. L’émotion qui la submergeait se trouve distanciée et paraît soudain moins effrayante. Le mal de ventre, l’envie de vomir, les pleurs de Tara peuvent tout à coup se poser sur le papier, elle a « peur d’aller en réunion. » En formulant l’émotion, elle a pu la mettre a distance, y réfléchir, s’y réfléchir.

 

Le mot En voulant la faire accoucher d’une parole libératrice, on lui a en fait mis des mots dans la bouche.

2 - La formulation de l’émotion doit être personnelle.

 

Cette formulation aide d’abord beaucoup Tara. Cependant, au fur et à mesure de leurs entretiens, Agnès Vandevelde-Rougale note que Tara recherche plus qu’à formuler son mal-être, elle cherche une validation de son discours. En voulant la faire accoucher d’une parole libératrice, on lui a en fait mis des mots dans la bouche. Les mots qu’elle veut former ne lui semblent alors plus légitimes. Tara n’est ni psychiatre, ni sociologue, ni médecin du travail, comment pourrait-elle alors dire sa souffrance sans se tromper ? Son lexique personnel perd de la valeur à ses propres yeux. Elle ressent ce que l’auteure appelle une insécurité linguistique, le sentiment que son langage est impuissant à expliquer le réel. Insécurité d’autant plus grande que le langage institutionnel - celui du management – prononce rarement le mot de « harcèlement ». Sa propre parole ne lui paraît plus crédible : la peur du mot juste naît en elle.

 

 

Ses sanglots ont une valeur informative, un signe lancé à tous qu’ici, maintenant, devant eux, se produit l’intolérable.

 

 

3- Faisons confiance à nos émotions. 

 

Nos mots valent pourtant toujours quelque chose, même quand ils sont mal trouvés, même quand ils claudiquent. Le discours que je produis n’est sans doute pas le meilleur. Le style pèche sans doute, la plume pourrait être plus légère, l’argument mieux développé. Pourtant ce discours m’appartient en propre, il dit ce que je veux dire, ce que je peux produire. Il reflète les limites de ma pensée mais aussi son originalité. De la même manière, les larmes de Tara disent plus que le mot « peur ». Ce qu’elle sent en elle est le produit des multiples représentations de son intimité. Elles révèlent une fêlure qui lui est propre, qui ne peut se communiquer que selon ses propres mots. Ses sanglots ont une valeur informative, un signe lancé à tous qu’ici, maintenant, devant eux, se produit l’intolérable. En nommant nos émotions violentes, nous les mettons à distance, nous nous donnons letemps de les analyser. Pour autant, les mots ne disent pas tout ce que dit un sanglot. Si ces mots ne sont pas les nôtres, ils ne disent même plus l’originalité de notre émotion. Et, dans le cas de Tara, la spécificité de sa peine.

 

Le tableau

 

Pour finir. 

 

Pour finir La formulation des émotions permet de garder la tête froide, elle évite de se laisser entraîner aveuglément vers le conflit. Pourtant elle ne rend pas compte de toute la complexité de l’émotion. Elle peut même amener à une dévalorisation de soi. Lorsqu’il s’agit de parler de nous et de nos émotions il n’y a pas de juste mot, surtout pas de discours légitime. Le discours policé de l’institution – celui du management et des ressources humaines – ne parle pas mieux que notre langue qui bafouille. En décrédibilisant notre langage nous prenons le risque de faire passer nos émotions en second, d’oublier l’évidence première que les larmes révèlent : la situation devient intenable. Les émotions au travail ont une place étonnante : il s’agit de les maîtriser pour mieux les connaître, de les apaiser pour mieux les comprendre. Pourtant l’émotion violente nous fait connaître, par sa violence même, que nous vivons quelque chose d’intolérable. Pleurer au travail c’est constater qu’une limite a été franchie, que quelque chose doit changer. Mettons des mots sur nos maux, mais n’oublions jamais le cri cru de l’émotion.   

 

Positivement vôtre.

 

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