#28 Les rapports de force au travail

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 15 novembre 2018
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« Et voici, il y avait un trône dans le ciel, et sur ce trône quelqu'un était assis. »1

 

Cher lecteur, chère lectrice un peu de recueillement. Nous approchons aujourd’hui d’un trône quasi-céleste, d’une presque-cité de Dieu. Aujourd’hui nous allons parler de la hiérarchie. Du grec hieros et arkhia « sacré » et « commandement », la hiérarchie a une origine purement religieuse. Je dirais même plus, une origine angélologique ! L’angélologie désigne l’étude des anges, de leur organisation et de leur disposition autour de Dieu.

Avant de s’appliquer à la société des hommes, la hiérarchie renvoie à la société céleste ou bruissent les ailes des anges, archanges et autres chérubins.Chaque ange a une classe et un rôle défini par Dieu lui-même. Les archanges sont des messagers de la parole divine a l’homme, les chérubins s’occupent du savoir, les séraphins adorent le trône céleste. Il est dans la nature des archanges d’être messagers, des chérubins d’être archivistes, des séraphins d’être idolâtres. L’ordre social angélique est un reflet de l’ordre angélique naturel. La nature des anges leur donne une place hiérarchique.

Qu’en est-il de l’homme ? Notre nature est-elle pour quelque chose dans la place que nous occupons dans la hiérarchie ? Sommes-nous des leaders-nés ou bien des suiveurs ? Plutôt vendeurs que chargés de communication ? Plutôt salariés que patron ?

Ne peut-on penser la hiérarchie que comme un ordre naturel ?

 

Chacun sa route, chacun son chemin ? 

 

Comme le remarque très justement le groupe KOD dans Un indien dans la ville, nous avons tous une identité spécifique qui fait de nous un être unique. Mon goût pour la peinture, pour la politique ou pour la sieste donnent à mon être une teinte particulière qui me différencie de chaque autre.

Ma supérieure Martine aime le Jazz, je préfère la Java, chacun de nous exprime par cette préférence musicale sa subjectivité, une part de ce qui lui permet de dire « Je ». Entre ces inclinaisons subjectives il n’y a pas encore de hiérarchie. Bien au contraire, lorsque Martine et moi discutons musique, chacun y va de ses arguments. Personne ne prétend statuer sur la place objective du Jazz ou de la Java dans une hypothétique hiérarchie musicale. Nous partons du principe que nos impressions se valent, que chacun a ses raisons et qu’une part d’arbitraire se niche dans nos préférences. Au fond, lorsque nous discutons musique, nous sommes égaux.

 

Gravue de Gustave Doré, Paradiso Canto 34, illustrant la divine comédie de Dante, où l'on peut voir Dante et Virgile face à un tourbillon d'anges.La hiérarchie est une subordination sérielle de personnes

 

 

La fin de l’égalité

 

Pourtant lorsqu’une décision doit être prise dans l’entreprise, c’est Martine qui a le dernier mot. A l’égalité de goût s’est substituée l’inégalité hiérarchique. André Lalande définit la hiérarchie comme :

« La subordination sérielle de personnes, telle que chacune soit supérieure à la précédente par l’étendue de son pouvoir ou par l’élévation de son rang social. » 2

La hiérarchie pose une chaîne d’inégalités. Supérieurs et inférieurs s’articulent en son sein, selon leur spécialité, pour former l’organigramme de l’entreprise. Si la hiérarchie reflète un ordre naturel, alors cette inégalité aussi est naturelle. Martine serait ma supérieure parce qu’elle me serait naturellement supérieure.

 

 

"La différence d’un homme à un autre n’est pas si considérable qu’un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui." T.Hobbes

Le meilleur de tous est-il mieux placé qu’un autre ? 

 

La hiérarchie est aussi affaire de convention. Il s’agit d’un accord tacite, non délibéré mais toujours renouvelé qui crée dans nos relations au travail des supérieurs, des inférieurs et une chaîne de subordination. Il nie pour un temps l’égalité que Martine et moi retrouvons naturellement dès qu’il est question de musique.

Sommes-nous pour autant égaux en tout ? N’y a t’il pas entre moi et l’autre des différences notables ? N’est-elle pas plus forte ? N’est-elle pas plus sage ? Sa force ou sa sagesse ne font-elles pas d’elle une supérieure légitime ? Pour répondre à cette question, permet-moi cher lecteur, de citer les brillants arguments de Thomas Hobbes3 .

Il commence par « réfuter l’idée que l’inégalité des forces puisse fonder un droit à la domination »4 : - « La différence d’un homme à un autre n’est pas si considérable qu’un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. En effet, pour ce qui est de la force corporelle, l’homme le plus faible en a assez pour tuer l’homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’alliant à d’autres qui courent le même danger que lui. »5

Il réfute ensuite la domination du plus sage, qu’il appelle le plus « prudent »6 : - « Quand aux facultés de l’esprit, j’y trouve une égalité plus parfaite encore que leur égalité de forces. Car la prudence n’est que l’expérience, laquelle, en des intervalles de temps égaux, est également dispensée à tous les hommes pour les choses auxquelles ils s’appliquent également. »7

 

Gravure de Grandville illustrant la course entre le lièvre et la tortue, symbole de l'idée que le plus rapide n'est pas toujours le premier.

 

Pour finir. 

 

La hiérarchie angélique est naturelle : créés inégaux pour accomplir des fonctions différentes, archange, chérubins et séraphins s’organisent conformément à leur nature. L’origine religieuse du mot nous fait croire qu’il en est de même ici-bas, que la supériorité naturelle des dirigeants leur fait occuper tel poste, que l’infériorité naturelle des dirigés les condamne à tel autre. Ce pas de côté est un pas de trop : notre hiérarchie est conventionnelle. Les goûts et les couleurs ne font qu’exprimer la subjectivité. Tout débat qui les concerne est stérile puisque lorsqu’il est question de subjectivité tout est égal, tout se vaut. Les hommes ne sont sans doute pas égaux de fait, mais ces inégalités ne suffisent pas à calquer l’ordre social sur l’ordre naturel. Laissons Dieu et ses anges là où ils sont, et si nous désirons faire de l’entreprise un paradis sans ciel, n’oublions pas que la hiérarchie n’est qu’une convention : que la place que nous y occupons ne dit rien de nos qualités intrinsèques.

 

 

Positivement votre :)

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[1] Apocalypse, 4.1-11

[2] Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 1926 éditions Puf/Quadriges.

[3] Philosophe anglais du XVIIème siècle.

[4] Phillipe Raynaud, Dictionnaire de philosophie politique, article égalité et hiérarchie, édition Puf/Quadriges.

[5] Léviathan, XIII.

[6] La prudence a une grande importance dans la tradition philosophique. Issue d’un concept antique, celui de phronesis, elle désigne une sagesse pratique qui rend l’homme a même de discerner ce qui est bon pour lui et pour l’humanité.

[7] Ibid.