#2 - Le mal-être de l'employé

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 27 novembre 2017
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Tu es, a été ou vas être, pour une vie ou pour une heure, par nécessité ou par désir, un employé. Employé, c’est-à-dire payé par un individu ou une société qui utilise tes compétences pour accomplir une tâche. Entre ce que tu peux faire et ce que tu fais, une chose se perd en devenant employé : ce que tu veux faire.

D’homme utile à homme utilisé, d’homme sujet à homme objet, d’humain à outil, la transformation en employé ne se fait pas sans heurt. L’un de ces heurts porte un nom terrible : mal-être au travail.

Rien de plus sombre, rien de plus triste que la pensée de celui ou de celle qui voit son propre être comme un mal.

Et pourtant homme-outil réjouis-toi : pas plus qu’un marteau, un tournevis ou une fourchette tu n’es voué au malheur !

 

Le spleen des fourchettes

 

Le mal-être de l’employé au travail appelons-le un spleen de fourchette. Un employé malheureux c’est une fourchette triste. Ceux à qui hier encore elle apportait les présents de l’assiette, aujourd’hui la délaissent, font du tiroir où ils la laissent une sombre oubliette. Rouillée, poussiéreuse et émoussée, elle ne peut plus remplir sa fonction. La fourchette n’est pas inutile, seulement mal utilisée.

Le spleen de l’employé ne vient pas de son devenir-outil mais de la mauvaise utilisation que l’on fait de lui.

Bien utiliser sa fourchette – ta mère te l’a appris - c’est non seulement ne pas chercher à dépasser sa fonction (ne pas couper avec) mais aussi s’en servir au maximum de ses capacités (piquer la viande, recueillir les bouts, écraser la purée). Rendre l’homme-outil heureux, c’est ne pas trop lui en demander, l’utiliser sans l’user ; c’est aussi tout lui demander, lui permettre d’utiliser au mieux l’ensemble de ses compétences.

Chacun d’entre nous a des capacités que son voisin n’a pas : les hasards de la vie, ses choix et sa curiosité lui ont appris à nager, à parler inuit, à apprécier le vin rouge, le cinéma d’Eisenstein, la prose du rap français. Ce qui fait de l’homme un peu plus qu’un outil comme un autre, c’est sa sublime polyvalence.

De là le paradoxe de l’emploi : humain par nature il peut tout faire, tout apprendre ; employé par nécessité il doit se contenter de faire ce qu’on lui demande.

Être restaurateur quand l’on joue les Nocturnes de Chopin les yeux clos, tenir une garderie alors que l’on est champion de rugby, enseigner les mathématiques lorsque l’on a gravi l’Everest. Le sentiment d’un sous-emploi, voilà qui remplit de rancœur l’esprit d’un homme malheureux au travail.

Le malaise de l’employé vient du fait que tout homme est d’un emploi malaisé.

Comment éviter le tort réciproque que se font employeur et employé, main et fourchette ?

 

Évitons la déperdition des compétences

 

 Deux approches permettent de réduire le fossé qui sépare ce que l’on peut de ce que l’on attend de nous : en adaptant les compétences de l’employé aux besoins de l’entreprise, ou en créant dans l’entreprise un espace où ces compétences pourront s’exprimer.

La première, celle qui forge dans l’employé un outil à la mesure de son entreprise, celle de la (trans)formation continue, prend un autre risque : celui de l’aliénation. Rendre l’homme autre dans une partie non-négligeable de son activité c’est l’aliéner en profondeur : prendre le risque qu’il cesse de se reconnaître, d’être lui. Dans l'aliénation le temps se contracte et fais naître en ton âme cette douloureuse question : « Qu’est ce que JE fous là ? ».

L’autre méthode suppose un changement au sein de l’entreprise, une place laissée aux compétences personnelles, aux savoir-faire nés de la vie privée des employés. Un temps de rencontre, un temps d’échange qui permettra à qui veut, non pas de faire l’étalage de ses compétences, mais de les utiliser. Pour chasser la bête horrible du mal-être au travail il faut permettre aux employés de former ensemble des projets de leur choix. Dans un environnement où l’on n’attend rien de lui que ce qu’il veut y mettre, tout employé pourra beaucoup.

 

Pour finir

 

 Pour lui rendre l’existence agréable, il faut rappeler à l’homme-outil qu’il est outil dans une boîte à outil, fourchette dans un tiroir de couverts. L’homme comme la fourchette ne trouveront pas de sens dans la solitude de leur activité réifiante, mais dans la possibilité d’une collaboration véritable qui doit faire appel à ce qu’ils ont de plus humain, la polyvalence. En ayant l’opportunité d’être plus qu’un outil au service d’une fonction, l’employé se fait travailleur.

Nous longerons la frontière entre l’employé et le travailleur la semaine prochaine, en attendant il faut imaginer la fourchette heureuse.

 

 Positivement !

 

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