#15 - Faut-il garder l'esprit léger ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 26 avril 2018
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Et nous — nous traînons fidèlement ce dont on nous charge, sur de fortes épaules et par-dessus d’arides montagnes ! Et si nous nous plaignons de la chaleur on nous dit : « Oui, la vie est lourde à porter ! » 1

Une belle journée, une invitation à déambuler dans les villes, les parcs, les montagnes. Perdu dans tes pensées, tu te surprends à siffloter un air à la mode. Aujourd’hui, le ciel, le soleil, le monde, tout semble rire avec toi. Tu souris à pleines dents, sifflotes, t’oublies un peu et déjà tu sautilles, esquisse une arabesque ! Aujourd’hui l’existence est douce, aussi légère que tu te sens léger ! Qu’il serait doux de se sentir tous les jours comme ce matin !

Qu’est ce qui s’y oppose ? Aujourd’hui, donnons quelques arguments en faveur de la légèreté. 

Notre légèreté disparaît vite sous les responsabilités, les dettes, sous un fatras de soucis qui ne cesse de grossir et que nous devons supporter. Mais nos épaules ne sont pas celles d’Atlas et le monde menace souvent de les faire ployer. Il arrive qu’une mauvaise journée succède à une autre, une mauvaise semaine à une autre, une mauvaise année à une autre. Qu’il est dur alors de se départir d’un certain esprit de lourdeur, d’un regard noir qui considère avec gravité tout ce qui passe sous ses yeux.

 

Légèreté et action.

 

Le premier obstacle à la légèreté apparaît dans les moments de crise. Ici, il faut prendre les choses au sérieux, être efficient : tirer le plus grand profit des ressources à notre disposition pour nous sortir d’une situation désagréable.

Un randonneur atteint d’une peur phobique des loups se perd en pleine montagne. La situation est oppressante : les rations s’amenuisent, la fatigue s’accroît et le jour se couche. Il lui faut se débrouiller pour passer la nuit. Notre marcheur dispose de tout un éventail de techniques à même de l’aider. Il sait allumer un feu, chasser, se construire un abri, peut-être même se repérer grâce aux étoiles. Pourtant une inquiétude grandit en lui : le chemin qu’il suit semble disparaît dans la brume, ses forces l’abandonnent et un cri de bête jaillit des montagnes. Et si ? Et si le froid, et si la nuit, et si les loups ? Et si la balade s’arrêtait là ?

Le randonneur ajoute à l’obstacle réel un obstacle représenté, composé de loups fantomatiques, de nuit effrayante et des milles dangers qu’un esprit apeuré met sur sa propre route. Ici la pensée alourdit l’action, pour passer avec efficacité ce moment délicat, il aurait fallu rester léger.

 

L’esprit léger garde la pensée efficace.

 

En nous appesantissant sur l’objet de nos préoccupations, nous risquons de nous le rendre plus délicat à appréhender. Plus délicat d’abord parce que l’objet en lui même nous paraît plus complexe, mais aussi parce que notre esprit manque de la disponibilité nécessaire aux agencements nouveaux.

Expliquons-nous. Lors d’une situation d’urgence, nous sommes sous une pression telle qu’il faut réagir, ici et maintenant.

En envisageant les différents moyens de répondre à l’urgence, nous demandons à notre esprit un effort conséquent. La pensée plonge dans le  kaléidoscope des possibles, tente d’y trouver une réponse efficace en un temps presque infime. Notre intelligence - capacité à relier deux objets par la pensée – joue un rôle décisif dans la résolution des problèmes. Si nous nous représentons les objets simplement, nous donnons à notre intelligence la chance d’effectuer entre eux des liens à même de nous aider.

Notre randonneur craintif ne peut malheureusement plus penser clairement et son intelligence fait des liens qui sont loin d’être efficace. Il ne voit plus dans la forêt qu’un repère de loups alors qu’il aurait pu y voir du bois pour le feu.

En gardant l’esprit léger et disponible nous déblayons notre intelligence, dégageons de sa route les meutes imaginaires.

 

Légèreté et profondeur.

 

Un soupçon pèse toujours sur la légèreté : celui de la bêtise. Faire preuve de légèreté n’est ce pas penser à la va-vite ? Une discussion légère n’aborde t’elle pas des sujets superficiels ? Celui qui a souvent la pensée légère n’est-il pas un peu bêta ?

Imaginons le promeneur de retour de sa mésaventure. Il abandonne pour une fois sa lourdeur et garde un esprit d’enfant en racontant ses turpitudes à un proche.

Il fait le bravache, se moque de lui même, de sa peur bête des loups, de cette mauvaise décision qui l’a fait fuir le froid sans feu.

Au premier éclat de rire la crainte desserre son étreinte. En reflétant son angoisse dans le miroir apaisant de la légèreté, il a opéré une réflexion2 authentique. De la même manière, nous avons tout à gagner à traiter avec légèreté ce qui nous est le plus pesant, le plus pressant. Les paroles légères sont véritablement profondes lorsqu’elles permettent de mettre de la distance entre notre esprit et ses préoccupations, distance nécessaire à la réflexion.

 

Pour finir

 

Qu’il serait bon de garder toujours l’esprit léger, de n’être ralenti par aucune pensée parasite, de n’être jamais préoccupé au point de l’angoisse. On confond parfois légèreté et bêtise, lourdeur et intelligence en oubliant qu’il y a de bêtes lourdeurs, des intelligences légères. On dit parfois à celui qui sait rester léger qu’il dé-dramatise une situation. Il se protège une première fois en n’ajoutant pas à la situation déjà complexe une complexité qui n’existe que dans son esprit. Lorsqu’il examine les données d’un problème, l’intelligence fonctionne d’autant mieux qu’elle se représente simplement – avec légèreté - les données traitées.

La légèreté souffle le frais de l’autodérision et le recul de la réflexion sur nos vies, elle n’a rien d’un manque de profondeur et tout d’une libération que nous avons à nous accorder à nous mêmes.

Mais ce n’est que l’homme lui-même qui est lourd à porter ! Car il traîne avec lui, sur ses épaules, trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s’agenouille et se laisse bien charger.3

 

Positivement votre !

 

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 SOURCES :

  1. Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, De l’esprit de lourdeur.
  2. Un pas de côté vis-à-vis de soi-même, un moment de distinction de soi à soi où l’on se considère à la fois comme l’objet réfléchi et le miroir réfléchissant.
  3. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De l’esprit de lourdeur.