#6 - Le pot de départ, la fin des relations humaines en entreprise ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 4 janvier 2018
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Qu'apprend-on sur les relations humaines en entreprise ?

 

Toi farouche contemporain, sauvage de l’urbaine jungle, impitoyable pratiquant du cannibalisme social, c’est avec une prudence d’explorateur en territoire hostile que je propose à l’observation l’un de tes étranges rituels : le pot de départ. Ce moment barbare révèle quelque chose des relations humaines en entreprise.

Le pot de départ est un événement qui fête le moment ou un salarié quitte une entreprise. Célébration d’autant plus étonnante que son pendant, le pot d’arrivée, est rare. Que penser de la relation d’un couple qui fêterait son divorce avec plus de ferveur que son mariage ?

Le pot de départ donne l’illusion d’une rupture sans rancœur ni regret.

Tes anciens collègues farandolent autour d’une armée de petits fours et de mauvais mousseux, trop heureux d’échapper quelques heures à leur labeur. Tes anciens supérieurs gardent la posture digne que leur statut recommande. Des remerciements acides qui cachent un ressentiment certain, des sourires forcés qui masquent une profonde indifférence côtoient les larmes sincères et la nostalgie d’un passé révolu.

Sous la mer d’huile des comportements policés le maelstrom des rapports humains tourbillonne.

 

Petite hypocrisie

 

Comme tout rituel, le pot de départ a ses grands gourous, ses acteurs incontournables et ses spectateurs hébétés. Le partant, agneau sacrificiel de ce rite barbare, voit se déployer autour de lui les enjeux d’un monde qui n’est déjà plus le sien.

Le patron se fend de quelques anecdotes bien senties sur les nombreux moments de complicité que sa secrétaire n’aura pas manqué de lui rappeler quelques minutes plus tôt. Le partant infantilisé balbutie un discours timide qui a dans le meilleur des cas le charme insolent de l’hypocrisie éhonté ou celui de la vérité  crue. C’est le moment d’approcher les collègues inaccessibles, de la standardiste callipyge à l’effrayant supérieur. Si la taille de l’assistance permet la discrétion, certains vont jusqu’à casser une dernière fois du sucre sur le dos de leurs futur ex-collègue (et ceux là sont les plus honnêtes).

Pourquoi nous livrer à cette orgie du faux-semblant ? Nos sombres instincts trouvent-ils ici un exutoire ?

 

Grande sincérité

 

Non, ce que le pot de départ cache sous le masque grimaçant d’une camaraderie simulée, c’est la compassion véritable. Si l’on se donne la peine de mentir, c’est autant pour consoler celui qui part que pour nous rassurer nous-même.

Moment de bascule entre l’être-salarié et le non-être de l’inemploi, le pot de départ donne à ceux qui y assistent l’intuition que leur temps de travail est compté. Le travail n’est pas que l’abominable torture que son étymologie suppose, c’est aussi une habitude de vie qui a occupé la plupart du temps de la plupart des vies.

Le travail, quotidien du genre humain, occupe notre temps au point qu’il semble emporter dans son départ la vie même du travailleur.

Heureusement, la peau qui part au pot de départ est celle du travailleur, pas celle de l’homme. Ce qui se joue ici c’est le rapport entre la vie et le travail. Si l’on en croit l’adage populaire il s’agit de choisir entre travailler pour vivre et vivre pour son travail.

Les deux alternatives posent également problème.

 

Pour finir

 

 Qui travaille pour vivre refuse tout épanouissement au travail et expose de précieuses années à la frustration quotidienne de l’emploi alimentaire. Qui vit pour son travail prend le risque considérable de l’aliénation et de la perte d’identité. En donnant sa vie à son travail on fait face à la question de savoir qui l’on est lorsqu’on le quitte.

Il ne faut pas oublier que le travail, avant d’être une activité salariée est une tentative de transformation du monde à notre image. Faire du monde un endroit où la vie s’exprime pleinement, voilà un travail digne de ce nom.

Réjouis-toi cher partant, retraité ou salarié, il n’y a rien à pleurer ici. Souviens toi de cette singulière banalité : tu dois travailler à vivre. C’est la vie même qui est ton chef d’œuvre, travailleur consciencieux.

Le pot de départ cache donc, sous l’apparente barbarie de son rituel, une sagesse véritable : la fin du travail est une fête qui appelle à un travail plus important encore, celui que l’on a à faire sur soi-même pour vivre heureux.

 

Positivement !

 

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