#16 - La réunionite se soigne !

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 3 mai 2018
Nouveau call-to-action
banner

 

Une concertation simplifiée pour une communication améliorée  

 

Depuis quelques années une maladie familière rôde, risque de nous frapper dès que nous passons la porte de notre espace de travail, nous surprend alors même que nous pensions avoir amélioré notre communication. Les symptômes sont partout les mêmes : brusque tombée des paupières, ouverture intempestive de la mâchoire, regards perdus dans le lointain. Cher lecteur prenons nos gants, revêtons nos masques et gardons nos distances : un mal courant se propage, la réunionite.

Nul besoin de te planter en détail ce décor connu, trop connu : nul besoin de te parler de cette table ronde, de la chaleur moite, du désintérêt croissant, de la vessie pressante, de la concentration qui s’enfuit.

Aujourd’hui, parlons d’un moment-clef de la réunion : la concertation.

 

De quoi s’agit-il ?  

 

Elle se définit comme la recherche d’un accord lié à des perspectives d’action communes1.

Cette recherche commence par un dialogue2 : pour se mettre d’accord il faut bien se parler, se présenter, ainsi que son point de vue, écouter celui des autres.

Dialoguer oui, mais en vue de l’action. Ne pas perdre sa pensée dans le ciel des idées, la recentrer sur l’action à venir. Une concertation au travail n’a rien d’anodin. Si ceux qui l’organisent nous y ont convié, c’est que nous allons participer, de près ou de loin à l’action qui en découle. Cette action m’intéresse au sens fort : celui ou il y va de mes intérêts personnels. Mes intérêts peuvent aller à l’encontre de ceux d’autrui, d’où la quête d’un accord.

Dialogue, action et intérêt : trois pièces difficiles à imbriquer dans le casse tête de la concertation.

 

Le facilitateur  

 

Que cet exercice est complexe ! La concertation implique l’action : mon action, mes intérêts ! Et pourtant il me faut dialoguer, c’est-à-dire faire usage de la raison. Quel chemin prendre lorsque l’on suit deux guides si différents ?

Pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de la concertation, quelqu’un nous tend parfois la main. Cet être providentiel a un nom qui laisse rêveur : le facilitateur. Pour débarrasser la concertation de ses obstacles il la soumet à des règles strictes. Entre ses mains expertes, la concertation devient une procédure.

 

 La concertation procédurale 

 

En bon chef d’orchestre, il fait jouer aux participants sa partition : un ensemble de principes à suivre pour rendre la réunion efficace. Sous sa baguette les débats stériles sont interrompus et les opinions tranchées remises en question. Il s’agit de laisser chaque idée se développer, de permettre ou non la contradiction pendant l’énoncé des arguments, de donner un temps de parole égal à chacun, de garantir un respect mutuel durant l’échange. 

 

  Pourquoi se donner tant de mal ?

 

La facilitation suppose – par son intitulé même – qu'une difficulté existe. Il est difficile d’avoir tort, difficile d’être contredit, difficile de ne pas voir son idée triompher au grand jeu du débat. En rendant le dialogue artificiel et fonctionnel on permet à chacun de défendre ses intérêts personnels, évitant ainsi à tous l’embarras de se sentir lésé. On tue aussi dans l’œuf la longue logorrhée de celui qui veut avoir toujours raison.

 

 Que perd t’on ?

 

Cette technique bien huilée de la concertation a une limite indépassable : le refus obstiné de participer. Imagine un homme emmuré dans son digne silence comme dans une armure. Il n’écrira pas son idée sur un post-it, ne se présentera pas, ne confirmera rien, n’infirmera rien. Toutes ces procédures, tous ces artifices, toutes ces béquilles de la raison le laissent moqueur; il a l’impression de perdre son temps. Son opinion lui appartient et il refuse de la donner à tous, de l’exposer dans des conditions qui ne sont pas les siennes. Cet homme refuse par avance les règles, quelles qu’elles soient : il s’exclut toujours déjà des concertations. Le facilitateur peut bien pester, mais il faut aussi qu’il s’interroge sur les limites de sa pratique. 

 

Quels sont les critères d’exclusion ?

 

La concertation est un process, une suite de règles auxquelles il faut se conformer sous peine d’exclusion. Tous les fauteurs de troubles, toutes les têtes dures sont exclues du débat. Cet ensemble de règles de concertation s’inscrit dans l’ensemble plus grand des règles du savoir-vivre. Celui qui se présente sale, pieds nus ou ivre en salle de réunion à toutes les chances de s’en faire exclure. Si on ne l’en exclut pas explicitement, un rejet implicite de ses propositions fera assurément écho à son rejet explicite des normes.

 

Quels sont les critères d’inclusion ?

 

 La concertation, de concert, con - certo3,cherche à donner une solution certaine à un problème donné. La certitude prend ici la forme d’un consensus efficace entre gens compétents. Faire montre d’une certaine expertise, voilà le premier critère. Néanmoins, il faut bien admettre que la compétence varie selon les intervenants. Doit-on accorder à leur parole et à leur pensée la même valeur, le même temps ? Et si par malchance ce spécialiste sent mauvais, et si il a l’insulte facile ?

Le savant excentrique marque l’une des limites de la concertation. La solution qu’il propose est sans doute la meilleure ; il n’obtiendra pourtant aucun consensus dans les conditions qu’on lui impose.

Nous l’avons dit, la concertation appelle une action. Seuls ceux qui sont concernés par l’action qui s’annonce gagnent donc à se concerter. Voilà un second problème. Combien de concertés se sentent-ils véritablement concernés ? Parmi l’ensemble des concernés, combien sont appelés à la concertation ? Combien de bâillements réprimés dans d’interminables réunions par ailleurs bien animées ? Combien s’insurgent parce qu’une décision qui les concerne au plus haut point a été prise sans eux ? 

 

Pour finir 

 

Toute réunion traîne avec elle le long cortège des problèmes inhérents au dialogue. Il s’agit de faire la part des choses, de se souvenir que la raison exige souvent qu’on accepte ses torts. Pour mettre de côté notre tendance à défendre nos intérêts, notre opinion, notre désir de voir notre raison, on a besoin d’un peu moins de nous, d’un peu plus d’un autre. Cet autre, le facilitateur, se porte garant de la possibilité d’un échange pertinent. En proposant des normes, en cadrant le dialogue dans un process défini, ils permettent à la pensée de s’exprimer clairement et d’être entendue par tous.

La concertation procédurale a pourtant des limites. Le mépris de quelques indécrottables signale les bornes de son efficacité. La réglementation qui exclut et inclut des paroles et des hommes de la concertation peut aller contre son efficacité. Les meilleures idées ne sortent pas toujours des plus belles bouches. Pire encore, certains ne pensent bien qu’à rebours, qu’en-dehors des sentiers policés de la bienséance. Ceux-là montreront leur compétence lors de débats animés, en tranchant parfois sèchement l’opinion qu’ils jugent fausse. Il est ardu de passer outre ces comportements révoltants.  Néanmoins, quel triste spectacle que la concertation d’incompétents, quel gâchis que de voir tant d’efforts accoucher de tant de vent !

La concertation d’indifférents, voilà un autre écueil de la réunion. Pour naviguer entre ces problèmes la barque de la réunion ne peut être laissée au seul facilitateur. Il faut l’aider en amont : se donner les moyens d’inviter toutes les personnes concernées - et seulement elles.

Alors réjouis-toi cher lecteur : la réunionite n’est pas une maladie fatale ! La concertation procédurale n’est pas l’un de ses symptômes, seulement une solution insuffisante, un petit pas sur le long chemin qui mène au dialogue efficace.

 

Positivement vôtre !

Bannière article V2 

 SOURCES :

  1. Définition proposée par l’excellente encyclopédie philosophique, qui regorge d’articles clairs et concis à la portée de tous.
  2. Pour en lire plus sur le dialogue, je vous conseille – en toute objectivité – l’article J'ai toujours raison.
  3. Une étymologie parmi les nombreuses possibles : avec certitude.