#30 - S'ennuyer (au travail et ailleurs)

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 27 novembre 2018
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Bâiller au bureau

 

Depuis une heure déjà les tableaux qui défilent sur ton écran ont perdu leur sens, le bâillement qui les accompagne semble ne jamais devoir s’arrêter. Tu regardes étonné tes besogneux collègues...Comment font-ils ??!! Hier encore tu les comprenais, peut-être les comprendras-tu à nouveau demain. Mais aujourd’hui rien à faire, non, aujourd’hui tu t’ennuies. Aujourd’hui nous allons parler de ces moments de désoeuvrement au travail. L’entreprise connaît bien l’ennui : la modernité lui a même donné un nom qui en jette, celui de bore-out. Le bore-out – cousin du burn-out – désigne un état d’épuisement causé par l’ennui.

Le travail peut être désagréable, je ne le comprends que trop bien lorsque mon réveille sonne, qu'on me refuse un congé ou qu'on me donne des ordres que j'aimerais pouvoir refuser. Ce qui est désagréable, c'est précisément cette activité que l'on ne maîtrise pas entièrement et dont on dépend. Mais justement, puisque le travail est une activité, comment peut-il en même temps être une inactivité, un désoeuvrement ? 

 

S'ennuyer par contrat

 

L’ennui au bureau révèle donc un paradoxe : celui d’une absence de travail au travail. Comment le travail peut-il s’absenter de lui-même ? Tout dépend de la manière dont l’on définit le travail : il est d’abord une activité qui se décline en un certain nombre de tâches à accomplir. Il est aussi un contrat : celui qui m’engage à consacrer un nombre d’heures par jour, par semaines ou par mois à mon activité salariée.

Je peux tomber malade, mon client peut s’absenter, mon secteur d’activité croître ou décliner. Le travail comme activité contient une part d’incalculable, d’imprévisible. Je suis parfois débordé, d’autre fois je m’ennuie. Il y a une inévitable différence entre le temps de présence exigé par mon contrat et le temps que ma tâche prend effectivement. De cette différence naissent l’ennui et le débordement contractuels. Lorsqu’ils prolifèrent, ils signalent une mauvaise organisation du travail, un manque de flexibilité des horaires, en bref une défaillance managériale.

Qu’il serait doux que l’ennui ne soit qu’un problème administratif, qu’une faille organisationnelle ! L’ennui c’est que l’ennui est un peu plus que ça. Il n’est ni une vague rêverie, ni une douce paresse.

 

Détail de l'Autoportrait de Joseph Ducreux, 1783."Il ferait volontiers de la terre un débris et dans un bâillement avalerait le monde ; c'est l'Ennui ! - l'oeil chargé d'un pleur involontaire, il rêve d'échafauds en fumant son houka. Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, - hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère !"¹

 

 

Ennui et existence

 

L’ennui est un désœuvrement, une soudaine absence au temps qui passe. Nous ne disons pas que le temps passe plus vite mais qu’il passe sans que nous ayons quoi que ce soit à y inscrire. Avant de s’ennuyer on marchait sans y penser sur une route temporelle pavée de milles choses à faire, à ne pas faire, d’intervalles d’activité et de non-activité. L’ennui enlève les pavés uns à uns, il dépave jusqu’à ne plus rien laisser et pose une question terrible : qu’est-ce qu’un temps ou rien ne se passe ? Qu’est ce qui reste d’une route sans bitume, sans pavé ? Pire encore, que sommes-nous lorsque nous ne faisons rien ? Mais pourquoi ne faisons-nous rien ? Qu’est-ce-que ce vide soudain ? Un néant qui en rappelle un autre.

Pour Pascal l’ennui est un sentiment du néant, un écho du vide que nous rejoindrons bientôt, du néant vers lequel nous nous dissiperons. L’ennui, avant-goût de la mort, convoque la vanité du monde.

« Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l'avenir. Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d'ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître, car c'est bien être malheureux que d'être dans une tristesse insupportable, aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être point diverti. »²

Connais ton propre néant, accepte la vanité de ta propre existence, voilà l’exercice que conseille Pascal, voilà son énigme.

 

 

Nous oublions que vivre c'est toujours déjà faire quelque chose.

L'ennui coupable 

 

Cet ennui existentiel a tôt fait de nous rendre coupable. La question « Qu’as-tu fait aujourd’hui ? » dérange fort l’oisif qui, incapable de rendre compte de la contemplation de son néant intérieur, se retrouve condamné à répondre un : « Oh rien ». Et l’oisif de rougir tant la question que nous lui posons sous-entend que l’activité aurait une valeur intrinsèque, que son ennui tranquille ne vaut rien. Mais il ne s’est pas rien passé, non ce qui a passé, ce qui s’est passé c’est la vie même. Lorsque nous jugeons l’oisif, lorsque nous méprisons son inactivité, nous oublions que vivre ce n’est pas rien ! Nous oublions que vivre c'est toujours déjà faire quelque chose.

Montaigne apporte une belle réponse à qui fait de l’activité une qualité, de l’oisiveté un défaut, de l’ennuyé un coupable.

« Nous sommes de grands fous : "Il a passé sa vie dans l'oisiveté, disons-nous ; je n'ai rien fait d'aujourd'hui. - Quoi, n'avez-vous pas vécu ? C'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Ah ! si on m'avait donné l'occasion de traiter de grandes affaires, j'aurais montré ce que je savais faire. - Avez-vous su méditer et conduire votre vie ? Alors vous avez fait la plus grande besogne de toutes." »³

 

Photo d'un homme s'ennuyant tranquillement, adossé à un arbre.

 

Pour finir. 

 

L’ennui au travail apparaît dès la signature d’un contrat horaire : on s’engage à se présenter tant d’heures par semaine pour accomplir telle ou telle activité. Mais l’activité est soumise à des aléas inquantifiables qui rendent le temps parfois trop court, parfois bien long. Si j’ai passé sous silence la question du travail alimentaire, celui où le besoin d’argent nous force à accomplir une tâche rébarbative, c’est que deux articles sur le sujet t’attendent ici et là. La nature contractuelle du travail nous fait prendre le risque de faire l’expérience existentielle de l’ennui. S’ennuyer c’est ne plus voir dans le temps qui passe une succession d’événements mais une mise en abîme. Un retour sur soi, sur soi s’ennuyant, sur soi au milieu d’une absence, d’un vide. Pascal peint l’ennui une approche de la mort, un rappel de la vanité de l’existence.

Voilà qui a de quoi effrayer, voilà qui explique que nous cherchions à toujours fuir l’ennui. Pourtant faut-il toujours céder à l’angoisse ? N’avons-nous rien à apprendre de l’ennui ? Lorsqu’il nous place au centre de nous-mêmes, l’ennui nous permet de nous ressaisir, de penser notre existence. Le sage s’amuse sans doute plus lorsqu’il s’ennuie que lorsqu’il se distrait. On a néanmoins vite fait de faire de l’ennui un tort, de l’ennuyé un coupable. Comme si ne rien faire c’était se rendre coupable vis-à-vis de tous ceux qui font. On ne peut pas ne rien faire : vivre c’est déjà faire.

Il ne s’agit pas de dire qu’il faut toujours chercher l’ennui : à force de s’approcher du rien on risque de tomber dedans. Mais quand il vient, il ne faut pas le fuir ; ni une peine ni une honte, l’ennui est la possibilité d'une méditation.  

 

 

Positivement votre :)

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[1] Pensées 36-164, Pascal.

[2] Les fleurs du mal, Au lecteur, Baudelaire.

[3] Essais, III, XIII, Montaigne.