#10 - Sexisme et obsession

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 14 mars 2018
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L'obsédé égalitaire

 

« Il faut qu’on soit obsédés par la question de l’égalité entre les hommes et les femmes »

A l’occasion de la remise des Césars et du mouvement égalitaire mondial, Alain Terzian a eu cette phrase magnifique. Magnifique parce qu’elle déplace l’obsédé vers un endroit qu’il n’occupait pas : celui du défenseur de l’égalité homme-femme.

Magnifique parce qu’elle manifeste quelque chose de l’importance du mouvement initié par l’affaire Weinstein. De ses débordements aussi.

Magnifique parce qu’elle est riche au point de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas vraiment.

Prenons a bras le corps la question qu’elle pose :

 

Peut-on penser le sexisme en ayant les yeux rivés ailleurs que sur l’entrecuisse ?

 

Depuis le Guide du zizi sexuel1, tu le sais, il y a entre les hommes et les femmes quelques différences notables. Arrêtons-nous un instant : ces différences existent et mon identité est grandement influencée par mon être-femme, par mon être-homme. Être une femme, un homme n’a rien d’indifférent, comme quelqu’un l’a dit mieux que moi :

« Refuser les notions d'éternel féminin, d'âme noire, de caractère juif, ce n'est pas nier qu'il y ait aujourd'hui des Juifs, des Noirs, des femmes : cette négation ne représente pas pour les intéressés une libération, mais une fuite inauthentique. »2 

Mais le sexiste ne se contente pas de dire ces différences, il crie haut et fort : « tu n'es que ton sexe ».

La femme serait instinct, séduction, son intuition féminine guiderait un esprit débile. L’homme serait pulsion, courage, ses vertus viriles orienteraient une bestialité décérébrée.

Le sexiste reconnaît bien –au prix d’un effort remarquable - des nuances entre tel ou tel homme, telle ou telle femme, mais il ne s’agira jamais que de touches, d’infimes coups de pinceau sur le tableau de la Femme, de l’Homme. Il voit bien qu’il y a des femmes moins séduisantes que d’autres, des hommes moins courageux que d’autres.

Il se dit alors : la femme que je ne désire pas manque de féminité, l’homme peureux « n’est pas un homme, un vrai ».

Une femme est avant tout, une femme.

« Avant tout » c’est à dire avant ce qu’elle aime, avant ce qu’elle pense, ce qu’elle fait, ce qu’elle sait, en bref avant sa vie même.

Être avant de vivre, voilà qui ne va pas de soi ! Le sexisme suppose qu’une chose est en nous avant que nous soyons. Nous nous construisons sur un socle qui nous préexiste et que nous ne dépasserons jamais. 

Ce socle s’appelle l’essence. Pas celle qui sort des stations services et dont nous manquons. Cette essence là se trouve en abondance, elle désigne la nature profonde d’une chose, ce qu’elle est avant tout, précisément ce sans quoi elle ne serait pas ce qu’elle est. On parle d’essence d’une table, d’un cheval, de l’homme, de la femme.

Dès qu’on explique ce qu’on est par notre nature, on invoque l’essence.

« Tu ne peux pas faire deux choses à la fois ? Normal t’es un mec.

Elle est douce, sensible, souriante, une vraie femme quoi.

Les gitans ? Au mieux des filous, au pire des voleurs. »

 

L'essence 

 

Il est grisant d’étendre à la totalité des hommes, des femmes, des gitans, les quelques exemples que les hasards de la vie ont placés sur notre route : on est sage à peu de frais. La généralisation fait croire à l’interlocuteur – parfois aussi à nous-même – que nous maîtrisons le sujet des femmes au point de pouvoir statuer sur toutes les femmes, passées, présentes et à venir. Restons néanmoins humbles : saisir l’essence des choses est au moins le travail d’une vie.

L’essence de la table – la seule qu’il m’a été donné de saisir - est d’être un plateau posé en équilibre sur des pieds. Une table de camping, de cantine, une création de Philippe Starck : autant de plateaux posés sur autant de pieds. Mais l’humain a quelque chose de plus qu’une table : il se plonge dans un devenir. Il change de vie, d’avis, de couleur de cheveux, parfois de couleur de peau, parfois même de sexe. L’humain est en mouvement, il choisit à longueur de journée ce qu’il fait, ce qu’il est. Ses choix, il en est responsable parce qu’il était libre au moment ou il les a fait.

Si l’on dit, par exemple, que la nature des gitans est de voler, alors qu’aura t’on à reprocher à un cambrioleur gitan ? Rien de plus que ce qu’on reproche  à une table qui tient sur ses pieds : les deux agissent selon leur nature.

En donnant une essence à l’humain, en le rejetant parmi les tables on nie sa personne morale, on le prive de la responsabilité de ses choix :

« Il la trompe avec une femme plus jeune ? Voilà bien les hommes.

Elle est vénale ? Comme toutes les autres. »

Non, cent fois non, si nous voulons être libres, soyons responsables3, soyons plus qu’une essence, plus qu’un sexe.

 

Pour finir

 

Le sexisme n’est pas une affaire d’obsédé, il n’est que le symptôme d’une maladie théorique, une fièvre qui monte, une phrase surgit comme une toux : « c’est dans son essence». Le sexisme ne vient pas que d’un gonflement de l’entrejambe, d’une pulsion incontrôlable. Il prend sa source entre nos deux oreilles, dans la pensée que les choses ont une nature profonde. Dans notre orgueil à prétendre la connaître. Dans notre croyance que cette nature suffit à tout expliquer. 

En coupant l’herbe essentialiste sous le pied des -ismes qui y poussent – racismes, sexismes… - nous ferons de l’égalité quelque chose de plus qu’une obsession : une évidence.

 Positivement votre !

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  1. Hélène Bruller et Zep.
  2. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, introduction. A lire de toute urgence.
  3. Cette objection à la définition d’une essence humaine vient directement de Jean-Paul Sartre dans son exposé L’existentialisme est un humanisme.