#11 - Bien communiquer, un exercice d'équilibriste ?

Dorian Lacaze
Dorian Lacaze 21 mars 2018
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Oui le soleil brille ! Oui les oiseaux chantent ! La monotonie automnale laisse sa place à un nouveau printemps. Tu flânes dans la ville, sifflotant un air qui n’existe pas encore, une ode secrète aux saisons qui passent. Le sourire aux lèvres, tu rejoins un ami au café. Mêmes habits que la veille, paupières lourdes, cheveux gras, bien avant de lui parler, tu peux dire qu’il n’a pas dormi chez lui hier soir. Derrière lui un panneau publicitaire : ton parfum préféré est en solde. Emu par la bonne nouvelle, tu fais un pas de côté, manquant de piétiner le stand de fortune d’un vendeur à la criée. De peur de manquer à son devoir, il hurle à ton oreille : « Il est frais mon poisson, le plus frais des poissons, vous n’en avez jamais gouté d’aussi bon ! ». Enfin tu peux t’asseoir, ton ami prévenant tire la chaise, te fais un grand sourire : te voir lui fait plaisir.


Qu'est ce que la communication ?

 

Quelques secondes se sont écoulées, tant de choses ont été communiquées ! Communication dans les vêtements de ton ami, dans son attitude, dans la publicité, dans le cri du marchand. Une marche innocente t’a plongé dans un fleuve de communication. Verbale, non-verbale, personnelle, de masse ou d’entreprise, son omniprésence pose une question : qu’est-ce donc que cette communication qui nous suit partout ?

L’étymologie peut nous éclairer. Communication : mise en commun, en com-mun : avec un échange. Communiquer, c’est alors créer les conditions de possibilité de l’échange. C’est jeter une chose au-delà de soi, vers l’autre, la mettre entre l’autre et moi.

De là vient que certaines choses sont plus dures à communiquer que d’autres. Tes grandes joies, tes grandes peines tu les communiques rarement. Pour mettre entre soi et autrui quelque chose d’intime, il faut ne pas avoir peur d’être jugé, trahi : il faut avoir confiance ! Et plus tu as confiance, plus tu te livres, et en te livrant la confiance grandit.

Cette confiance est pour le moins difficile à bâtir. Communiquer ce n’est pas seulement dire ce que l’on dit, c’est aussi dire ce qu’on ne dit pas. Autour de ce que je veux communiquer il y a tout ce que je communique malgré moi. Toutes les hésitations, toutes les hâtes, tous les regards, tous les gestes communiquent quelque chose. Difficile d’avoir confiance en quelqu’un qui contredit tout son discours d’un regard. Pour créer la confiance, il faut une honnêteté profonde, si profonde qu’elle resurgit dans tous les mouvements du corps.

 

 

Sans honnêteté pas de confiance, sans confiance, pas de communication significative, pas d’échange véritable.

Mais quel bien est précieux au point de demander tant de prudence dans l’échange ?

 

Que communique-t-on ?

 

Les habits de ton ami, ses cernes, son sourire, le cri du marchand, la publicité : ces communications diverses donnent une seule et même chose : une information. Une information, disons même plus, une in – formation : une forme en devenir. La formation de l’informe, voilà un centre de la communication. En communiquant une idée que je gardais jusque là pour moi, je lui donne une précision, une netteté qui lui manquait lorsqu’elle surnageait dans le flot indifférencié de mes pensées.

La forme, si elle donne au fond ses limites, peut aussi le recouvrir complètement. En communiquant une idée, je suis tenté de lui donner une forme qui ne rend pas tout à fait justice à son fond. La tentation est d’autant plus forte que j’ai intérêt à persuader mon interlocuteur. Lors d’une communication commerciale, par exemple le processus par lequel j’in-forme se charge des intentions et des intérêts que j’ai. On comprend que le vendeur à la criée exagère, que son poisson n’est sans doute pas le meilleur de tous les temps.

N’y a t’il pour autant là qu’un mensonge intéressé ? Je ne le crois pas : la démarche du poissonnier n’est pas malhonnête, l’information qu’il donne est seulement formée par le contexte dans lequel il la donne. Et d’ailleurs nous le comprenons instinctivement, et nous l’excusons : il ne vient à l’idée de personne de venir voir ce marchand et de le traiter de menteur.

Si nous l’excusons, c’est parce que nous sentons que toute information est orientée.

Voilà une étrangeté de l’échange : sans formulation j’ai du mal à ordonner mes pensées, à leur donner une forme satisfaisante. Je les fixe alors dans le verbe, pourtant, dès lors que je le fait, je m’aperçois qu’elle dépendent beaucoup du contexte dans lequel je les dis.

La pensée, extraite du flux changeant des possibles de mon esprit, se fige tout à coup : elle n’est plus la pensée, mais une pensée, une idée. Elle est sortie de moi chargée des circonstances de sa naissance : est-elle apparue alors que je voulais séduire, alors que je voulais vendre, alors que je voulais dormir, alors que j’étais énervé ou déçu ? Mon idée sera séduisante, commerciale, fatiguée, coléreuse ou pessimiste mais elle existera. La même idée, si je la garde pour moi, aura la pureté virginale de la pensée, mais elle ne sera rien de plus. En la jetant dans le monde, on lui permet d’exister1.

Mon poisson sera le meilleur de tous les poissons, le plus frais des poissons : en l’exagérant je le fais exister, en le vendant il me fait permet de subsister.

 

La communication comme communauté

 

C’est à force de communication que nous créons une communauté, un lieu d’échange verbal et non-verbal. Pour communiquer sur ce qui importe, l’intime, la profondeur de nos pensées, il faut qu’une relation de confiance s’installe. Il nous faut alors être honnêtes, communiquer ce que nous pensons. Mais nous ne pensons pas tout à fait la même chose selon le contexte qui donne corps à nos pensées, selon comment nous in-formons. Toute information porte en elle une désinformation ; toute communication un germe de mensonge. Nous communiquons à partir de ce que nous sommes, à partir de ce dont nous avons besoin : la communication est toujours subjective.

Bien communiquer est un exercice d’équilibriste : avoir l’honnêteté de se livrer, le courage de faire confiance à qui le mérite, la sagesse d’ignorer les autres, la lucidité de se savoir toujours déjà subjectif.

Pour finir

 

Ce qui pose au fond problème ce n’est pas l’inévitable déformation de l’information, c’est l’importance que nous lui donnons. La manipulation n’est pas toute entière dans les cris du poissonnier. Laissons glisser sur nous la communication invasive, celle qui croit que l’échange ne se fait que dans un sens, que la mise en commun n’est qu’une manipulation, que chaque mot est l’occasion d’un profit.

Ne donnons pas plus d’importance à ces petites vérités, à ces petits mensonges qu’aux petites mouches qui bourdonneront bientôt aux terrasses des cafés. Ignorons-les tout à fait, ne leur donnons même pas l’énergie d’un revers de main. Réjouissons-nous plutôt de ce qui mérite toute notre attention : le soleil brille, les oiseaux chantent, le printemps revient !

 

Positivement votre !

 

Bannière article V2

 

  1. Ex-ister : Se tenir au devant de soi, être à l’extérieur.